La sainteté – 2 - Mère Marie et ses compagnons.

Bonjour.
Saint Paul parlait des saints pour désigner ceux qui avaient décidé de suivre l’enseignement de Jésus dans les premières communautés chrétiennes. De même, pourrait-on dire, la sainteté orthodoxe est une participation à la vie du Christ et les saints sont appelés ainsi dans la mesure où ils sont christophores, c’est-à-dire suffisamment humbles et obéissants à la personne du Christ pour représenter fidèlement son image, en être une icône. « Ce n’est plus moi qui vit mais c’est le Christ qui vit en moi » comme écrivait l’apôtre.

La sainteté est bien le programme, la vocation de la destinée humaine. Cette vocation est enfouie dans nos profondeurs comme un germe qui doit grandir, une semence qui croît et qui remplit peu à peu notre espace intérieur. Depuis la Pentecôte où l’Esprit souffle sur la terre, celle-ci est embrasée par le feu de l’Esprit et elle est irriguée par les flots d’eau vive.

Mais la sainteté est toujours personnelle. C’est l’affaire d’une personne dont l’Esprit révèle le vrai visage. Les saints sont comme un pont, un trait d’union entre le ciel et la terre. Et, d’une certaine façon, chaque époque, chaque peuple (ou chaque église pour évoquer le peuple de Dieu) a les saints et les saintes dont ils ont besoin, comme exemples, comme intercesseurs, comme conscience parfois.

Ce début du 21e siècle a vu un événement. La canonisation de l’archiprêtre Alexis d’Ugine et celle de Mère Marie et ses trois compagnons. Un événement important pour le témoignage orthodoxe en France et, plus généralement, en Europe occidentale puisqu’ils sont  les premiers saints de l'Eglise orthodoxe à l'époque moderne à avoir vécu en Occident.

Dans une précédente émission, je vous ai raconté la vie de ce prêtre d’Ugine (en Savoie) canonisé parce qu’on avait retrouvé son corps intact. Je voudrais aujourd’hui vous parler de Mère Marie. Pas en vous racontant sa vie : il faudrait pour cela plusieurs émissions, mais en évoquant sa personnalité qui est, pour le moins, disons, originale.

Mère Marie est aux antipodes de toutes les hagiographies édifiantes qui nous racontent ces histoires de saints en prière depuis leur plus jeune âge ou, mieux encore, de ceux qui, bébé, refusaient le sein maternel le mercredi et le vendredi parce que ce sont des jours de jeûne pour les orthodoxes.

Née d’une famille aristocratique dans les dernières heures de la monarchie russe, instruite et cultivée, vedette des salons littéraires de Saint-Petersbourg, mariée deux fois, mère de trois enfants, divorcée, révolutionnaire, menacée de mort pendant la Révolution russe autant par les « Blancs » que par les « Rouges », exilée en Turquie, en Serbie puis en France, Marie SKOBTSOV était une passionnée de la vie.

Devenue moniale à l’âge de 41 ans, elle dirige sa passion pour la vie vers la Vie, le Crucifié-Ressuscité, et elle devient un apôtre de l’amour du prochain par le « sacrement du frère ».

Marie SKOBTSOV était une poétesse et artiste de l’Age d’argent, amie d’Alexander Blok, première femme à être élue maire d’une ville russe en 1917. Dans l’émigration, et lorsqu’elle devient « moniale dans le monde » en 1932, elle crée  l’Action Orthodoxe avec le soutien de gens comme le philosophe Nicolas Berdiaev, ou du père Serge Bulgakov doyen de l’Institut saint Serge ou du critique littéraire Motchoulski.

Elle se donne corps et âme pour tous les rejetés de la société : les pauvres, les sans-abri, les handicapés, les alcooliques, les prostituées, les drogués, les criminels, les malades mentaux et, en dernier lieu, en pleine guerre mondiale, les Juifs persécutés pendant l’occupation allemande de la France. Arrêtée, déportée en Allemagne elle meurt dans la chambre à gaz au camp de concentration de Ravensbrück le Samedi saint 31 mars 1945. Mère Marie est morte comme elle a vécu, suivant son Maître jusqu’au Golgotha pour ses bien-aimés.

Mère Marie et ses compagnons ont été canonisés comme martyrs – ceux qui ont donné leur vie en témoignage de leur foi en Christ, à l’instar des martyrs des premiers siècles. Mais c’est la vie toute entière de sainte Marie Skobtsov, devenue sainte Marie de Paris, qui lui a permis de porter cette ultime preuve de son attachement au Christ, signalé en particulier par sa conversion, son dévouement au prochain, ses écrits, ses créations artistiques...

En tant que sainte orthodoxe, sainte Mère Marie dépasse les « types » de saints dont on a l’habitude de parler : sainte ascète ? Pas vraiment, certainement pas à premièrement vue… Folle-en-Christ ? Non… Martyre ? Oui, mais encore… Juste ? Voilà un « titre » qui peut-être lui conviendrait le mieux – c’est d’ailleurs un titre qu’elle possédait bien avant sa canonisation, le titre de « Juste parmi les Nations » lui ayant été accordé par un organisme israélien « Yad Vashem » en 1987 pour ses activités en faveurs des juifs pendant la persécution nazie en France occupée.

Sainte Marie Skobtsov reflète vraiment l’originalité de la sainteté, la « nouveauté de l’Esprit » ; elle a connu les « temps modernes » et tous les maux qui les accompagnent : les idéologies totalitaires, la guerre, la pauvreté personnelle, l’instabilité du mariage et de la famille, le rejet social des pauvres, des sans emplois, des sans abri, des alcooliques, des malades mentaux… C’était sa famille, indiquée par le Christ comme son champ d’apostolat : Mgr Euloge n’avait-il pas dit, inspiré par l’Esprit-Saint, au moment de la prise d’habit de mère Marie, que son « désert » sera celui des « cœurs humains » ?

La sainteté est originale et unique, seul le péché est monotone et répétitif. La sainteté révèle la vraie personne, éclatante dans sa beauté originelle, la personne telle que Dieu l’a voulue en la créant, car Dieu souhaite que chacun l’adore et l’aime de sa façon unique. C’est la beauté de la personne : je suis unique, il n'y en a jamais eu un comme moi et il n’y en aura jamais un autre à l'avenir. La réalisation de ma personne, si humble soit-elle, est mon offrande à Dieu, que personne d’autre ne peut faire. Péguy disait : « Il a fallu des saints et des saintes de toutes sortes, et maintenant il en faudrait une sorte de plus » ; et Simone Weil : « Le monde actuel a besoin de saints, de saints nouveaux, de saints qui aient du génie... » – paroles ô combien prophétiques ! Sainte Marie Skobtsov est une sainte d’une sorte nouvelle, une sainte de génie, une sainte dont nous avons besoin.

Cela dit, certains seront sans doute mystifiés par la canonisation de mère Marie Skobstov, comme beaucoup ont été scandalisés de son vivant après sa prise d’habit, à cause de quelques aspects de sa vie : une femme non seulement mariée, mais mariée et divorcée deux fois, mère de trois enfants, dont une, sa première fille Gaïana, née en 1913, était le fruit d’une brève liaison avec un homme dont le nom même nous est inconnu. Devenue religieuse, elle continuait plusieurs de ses anciennes habitudes : elle fumait, écrivait des poèmes, entretenait de longues conversations jusqu’aux petites heures du matin avec des hommes ; elle voyait encore son deuxième mari qui l’aidait dans son engagement social. Elle fréquentait les milieux défavorisés de Paris et les marginaux de la société, alcooliques, prostituées, malades mentaux ; elle n’aimait pas les longs offices et souvent les manquait entièrement…

Lorsqu’il l’a tonsurée moniale, le métropolite Euloge, homme sage, profond et perspicace, lui a imposé le nom et le patronage de sainte Marie l’Égyptienne. Et ce n’est pas pour rien ! Sainte Marie l’Égyptienne est considérée comme le modèle du repentir dans la tradition orthodoxe. Sainte Marie Skobtsov a elle aussi connu un repentir, une conversion, un retour au Christ, après le décès de sa deuxième fille, Anastasia, en 1926, mais ce repentir s’est exprimé d’une façon complètement différente de celle de sa sainte patronne : alors que Marie l’Égyptienne s’est plongée dans une ascèse extrême, « classique » – renoncement à tout, vie dans le désert, solitude, sans abri, vêtement ou nourriture régulières, seule face à Dieu pendant des décennies, jusqu’à la fin de sa vie – , sainte Marie Skobtsov a vécu son ascèse, sa purification, son martyre, dans le don de soi pour le prochain : elle s’est donnée entièrement pour ses frères et ses sœurs dans le besoin. Il y a eu certainement des éléments d’ascèse « classique » pendant la dernière période de sa vie – par exemple, son « logement » au foyer « villa de Saxe » : un pauvre lit dans sa cellule installée dans un renfoncement du mur, derrière la chaudière, où des rats vont et viennent par un trou, qu’elle bouche avec une veille chaussure…

Sans doute, maintenant que mère Marie est canonisée, va-t-on se pencher davantage sur ses écrits et ses réalisations artistiques – disponibles en russe –, mais dont malheureusement une bonne partie des écrits ne sont pas encore traduits en français, ni la présentation de son œuvre artistique, qui existe maintenant en russe avec la publication récente du livre Cette beauté qui nous sauve en Russie. On sait déjà par ses écrits traduits en français que mère Marie était une vive critique de certains aspects de l’Orthodoxie, qu’elle préconisait surtout l’engagement dans le monde, l’incarnation de l’amour du prochain dans l’action sociale. L’amour du prochain se manifestait concrètement, dans le don de soi pour soulager la souffrance humaine, un don qui pour elle, comme pour son Maître, était sans limites.

Ecoutons-la à travers un de ses poèmes extrait de Le sacrement du frère

De la sainteté, du labeur, de la dignité,
on n’en trouve pas chez moi.
Pourquoi m’avoir choisie,
fait ouïr le bruit d’une toute autre armée,
inondé l’âme d’une grâce divine ?
J’écarte les bras d’un geste impuissant car j’ignore
qui a frappé à ma porte et comment,
qui m’appelle à lutter contre tous les maux,
me pousse à terrasser la mort.
Ô cœur, connais ta devise, qu’elle se grave sur mon étendard :
« J’exulterai dans le Seigneur ! »
Car c’est dans l’exaltation et la flamme
que tu reçois la grâce, ô mon cœur.


Certains pourraient s’interroger peut-être sur les raisons pour lesquelles ceux qu’on appelle les « compagnons » de mère Marie – le père Dimitri Klépinine, Yuri, le fils de mère Marie et le juif converti Ilya Fondaminsky – ont également été canonisés. Il y a certainement des milliers de fidèles orthodoxes comme eux, victimes des régimes totalitaires du XXe siècle : alors pourquoi eux ? On doit voir dans leur canonisation justement la reconnaissance de ces milliers, ces centaines de milliers, de chrétiens inconnus, qui ont rendu témoignage au Christ par le sang, dans le silence et l’anonymat des chambres à gaz de l’Allemagne nazie et des goulags de l’Union soviétique. Les trois compagnons de mère Marie sont des symboles de toutes ces personnes que l’Église veut reconnaître et célébrer dans l’esprit de cette prière du prêtre au cours de la Liturgie de saint Basile: « Souviens-toi aussi de ceux que nous avons omis de mentionner, par ignorance ou par oubli, ou parce qu’ils étaient trop nombreux. Fais-en mémoire toi-même, Seigneur, toi qui sais l’âge et le nom de chacun, toi qui connais chacun dès le sein de sa mère ».

Tous les cinq, chacun selon les charismes qu'ils avaient reçus de l'Esprit Saint ont été des serviteurs dévoués de l'Eglise du Christ. Conduits par la Providence divine, suite aux tragiques événements qui ensanglantèrent leur terre natale, ils sont venus en France, et y ont accompli avec zèle leur ministère pastoral et leur engagement chrétien dans la société. Face aux épreuves de notre temps, ils ont apporté un message de réconfort et d'espoir, de fidélité absolue à l'Evangile du Christ : humilité, douceur, abnégation, souci du faible et de l'opprimé, service du frère, esprit de sacrifice et amour.

Le témoignage de ces saints s'est situé à un moment crucial où l'orthodoxie russe cherchait à s'organiser en Europe occidentale et, de manière générale, en situation de "diaspora", en dehors des frontières canoniques de l'Eglise de Russie. La sainteté possède toujours à la fois une dimension intemporelle et par là même universelle, de participation à la Sainteté divine. Mais, simultanément, elle s'enracine dans le temps et dans l'espace, c'est-à-dire dans l'histoire bénie et douloureuse de la diaspora russe en Occident. Enfin, elle prend racines, là où le Seigneur nous a appelés à notre tour à témoigner de notre foi en Lui, en communion avec les saints de tous les temps.

L'Eglise se construit sur le sang des martyrs et par la prière des justes. Ces saints seront pour nous un réconfort dans nos épreuves terrestres, des intercesseurs infatigables auprès du Seigneur notre Dieu, en vue de notre salut, et des guides sur la voie du Royaume céleste.

Rendons aux auteurs ce qui leur revient, j’ai largement emprunté des textes de l’archevêque Gabriel qui a pu, comme exarque du Patriarcat œcuménique proclamer la canonisation de Mère Marie et ses compagnons ainsi que de saint Alexis d’Ugine et aussi de Paul Ladouceur, un des animateurs du site canadien des Pages de la Transfiguration.

Merci de votre écoute.
Que Dieu vous garde.
Au revoir.



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