Noël et noëls

Bonjour !
En ce temps de l’Avent pour l’église catholique et de carême de Noël pour l’église orthodoxe, je vous propose une rencontre  entre l’hymnographie orthodoxe et les Noëls wallons. Une rencontre pas si curieuse que ça, on va le voir et qui nous conduira bien plus loin que la simple comparaison de textes.

Une rencontre qui peut se faire autour d’un mot et d’un sentiment.

Le sentiment, en écoutant ces chants de tradition populaire que sont les noëls wallons, d'être témoin d'un événement tout à fait actuel, mieux, d'être non seulement témoin, mais acteur. Ne chante-t-on pas: "Djans-è foû d'Jéruzalèm' / Corans tos' a Bethléem..." (Sortons de Jérusalem, courons tous à Bethléem) alors que pour les gens d'Outre-Meuse qui pouvaient chanter ce couplet, Bethléem, ce n'était certes pas plus loin que le pont de Bressoux.

Le mot, il est présent dans la plupart des tropaires, des stichères, ces hymnes qui marquent les fêtes dans la tradition liturgique de l'église byzantine, il signifie, en ce jour, aujourd'hui : "Aujourd'hui, le Christ est né dans une étable. / Aujourd'hui, la vierge met au monde dans une grotte...  / Etrange merveille, celle qui s'accomplit en ce jour...

Etrange aussi, n'est-ce pas, que cette coïncidence. L'aujourd'hui liturgique se retrouve dans la démarche de nos vieux paysans wallons. D'un côté une tradition populaire et des chansons où se mêlent allégrement le saint et le profane. De l'autre la tradition liturgique, le chant sacré. Mais, de part et d'autre, une sorte d'actualité de l'événement.

En fait, pendant la nuit de Noël, nos paysans d'autrefois jouaient à nouveau l'adoration des bergers. Au moment d'aller admirer la crèche de l'église paroissiale, ils obéissaient à l'illusion qui donnait à chacun d'eux l'impression de revivre l'heureuse aventure de ces bergers de la nativité, et dans la nuit, par les sentiers et les fondrières, ils refaisaient avec une touchante simplicité et une foi entière, le voyage de Bethléem.

Derrière cette apparente naïveté de nos chants populaires, au-delà donc de la seule tradition littéraire, ou bien précisément, dans l'utilisation même du genre: le style direct, le récit au présent, la convivialité, Noël se décline comme un événement d'actualité, un acte universel dans l'espace (de Palestine en Wallonie) et le temps (de César Auguste à Albert II). Comme si ces auteurs, souvent anonymes, avaient voulu surtout, et je dirais aussi tout simplement, faire de la Nativité un événement contemporain.

Les Wallons chantent: Vous' vini cuzène Marèye / è Bethléem avou mi, / nos-îrans veûy si c'èst vrêye, / si c'èst vrêye çou qu'on-z-a dit... Veux-tu venir, cousine Marie, à Bethléem avec moi, nous irons voir si c’est vrai, si c’est vrai ce qu’on a dit …

comme ils pourraient clamer, avec le chœur  des églises orthodoxes aux matines de Noël:

Venez, fidèles, et voyons où est né le Christ, le Sauveur; suivons la route que l'étoile parcourt avec les Mages[…]. Là-bas, les Anges chantent sans répit, les bergers accompagnent le cantique divin [...]" ou encore cette hymne que nous allons entendre : « La Vierge aujourd'hui met au monde l'Éternel et la terre offre une grotte à l'Inaccessible. Les anges et les pasteurs le louent et les mages avec l'étoile s'avancent. Car tu es né pour nous petit enfant, Dieu éternel !

Lorsque l'hymnographie, la Liturgie, l'Eglise orthodoxes proclament "en ce jour", disent "aujourd'hui" quelque chose se passe, ce n'est pas une image, ce n'est pas une forme de poésie. Ce n’est pas non plus comme la célébration d'un anniversaire, ni une commémoration, moins encore la simple évocation d'un fait du passé. C'est bien au contraire l'affirmation d'un événement tout à fait actuel, contemporain dans sa signification, dans sa portée.

En effet, à un niveau profond de l'être humain, au niveau de la foi, il est une autre forme de temps que celui de la succession des instants. Un temps qui s'exprime et qui se vit, se réalise dans l'Eglise, c'est le temps liturgique, le temps de Jésus-Christ.

Si le Christ est né dans le temps, sa présence, son message, son règne sont au-delà du temps. C'est le temps des hommes revisité où le présent tient la place centrale. Le présent, comme seul moment où l'on a réellement prise sur les événements: ils n'appartiennent pas encore au passé où ils se figent d'une façon définitive, ils n'appartiennent pas plus au futur où ils se dessinent sans que l'on ait toujours une réelle influence sur eux.

Le message s'adresse donc à tous et de tout temps. "La foi est une manière de posséder déjà ce qu'on espère, un moyen de connaître les réalités qu'on ne voit pas", écrit saint Paul aux Hébreux

Ce message contemporain s'adresse à chaque homme en particulier. L'appel de Dieu est individuel. Même les noëls wallons ne s'y trompent pas : beaucoup de ceux dont on chante les aventures sont appelés par leur nom. Mais la réponse, ici, est surtout du registre de l'émotion et la démarche spirituelle se confond avec les traditions populaires de la fête.

C’est donc le degré de conscience qui différencie ainsi les Noëls wallons des hymnes liturgiques orthodoxes. "La liturgie orthodoxe, avec son ample hymnographie qui synthétise dans un langage poétique la doctrine des Pères, nourrit la conscience de la foi de l'ensemble du Peuple de Dieu." a dit le Patriarche Bartholomée.

Sans doute les noëls wallons, éléments constitutifs de l'histoire intime de notre peuple, ont-ils, à leur manière aussi, et dans un langage plus convivial que poétique, nourri la conscience de la foi de ceux qui furent nos aïeux, nos pères en Wallonie.

Certes, le but de leurs auteurs était avant tout d'édifier leurs auditeurs, de stimuler leur zèle ou leur piété. De les toucher aussi jusque dans leur quotidien. Il suffit d'écouter la description des mille et une choses portées en cadeau à l'enfant pour se rendre compte de l'ordinaire de ces gens du peuple. Parfois aussi, les chants évoquent des coutumes liées elles-mêmes à un calendrier bien particulier et suranné.

Reste cet « aujourd'hui » commun à la démarche des noëls wallons et à la proclamation des hymnes byzantines. Confusément chez les premiers, liturgiquement chez les seconds, se retrouve cette affirmation : au dessus de la chronologie linéaire de l'histoire mortelle, de l'asservissement de la nature à la nécessité temporelle, il y a l'économie de la libération et de la vie. Noël ouvre un nouvel éon où l'homme, pour la première fois et à jamais, peut s'adresser à Dieu en lui disant : Père.

Le souvenir de Noël s'inscrit ainsi dans le registre de l'anamnèse. Il ne s'agit pas de rappeler des événements passés ou parfois même d'annoncer ceux à venir, mais de témoigner qu'ils sont tous vivants, à la fois dans la mémoire de Dieu et dans ce présent éternel du "temps" de l'Eglise, qui est rencontre entre le temps de l'histoire humaine et l'éternité qui récapitule tout. L'anamnèse signifie un souvenir mutuel : Dieu se souvient de l'homme et l'homme se souvient de Dieu.

Si l’incarnation de son Fils, sa naissance selon la chair comme le disent les orthodoxes, est marquée dans le temps, se situe à une époque bien déterminée de l'histoire de l'humanité, sa présence dépasse les limites de notre temps. Le tropaire de Noël que nous allons écouter le chante et le proclame : « Ta naissance, Ô Christ, notre Dieu,
a fait resplendir dans le monde la lumière de l'intelligence. Ceux qui servaient les astres ont appris d’un astre à t'adorer, Soleil de Justice, et te contempler, Orient venant des hauteurs. Seigneur, gloire à toi !

Né du Père avant les siècles, le Christ est né à Bethléem. Il a prêché la bonne nouvelle en terre de Palestine avant d'envoyer ses apôtres: "Allez donc: de toutes les nations faites des disciples, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin des temps."

Une promesse qui pose le temps. Un héritage. Cet héritage est devenu verbe, verbe agissant. Parole sans cesse méditée. Les héritiers du Logos ont gardé sa parole vivante. La Parole se vit en Eglise, se prie en Eglise. C'est là que la liturgie lui donne son rythme, les icônes ses visages et les chants sa louange. La prière vivifie la pensée sans cesse créatrice d'une nouvelle expression de cet immuable héritage.

Initialement vécu dans le temps, l'événement est sorti du passé pour devenir notre contemporain. Ainsi, c'est le témoignage qui sans cesse se renouvelle.

Le présent. Dniès . Aujourd'hui. Asteûre.

Vous' vini cuzène Marèye è Bethléem avou mi? En ce jour une jeune Vierge arrive à Bethléem pour enfanter le Seigneur qu'elle porte en son sein. Djans, corans turtos lî fé dè-l' fièsse; avec foi chantons-la, nous prosternant avec respect. Binamêye, polans-gn' bin intrer po vèyî nosse Såveûr?. Les Anges la devancent en choeur. Dj'oyéve divins leû d'vise: "Gloria in èxcèlsis!".

Tradition liturgique et chant populaire, tous deux célèbrent la même actualité de l'événement dont le peuple, aujourd'hui, devient protagoniste.

L'homme, seulement capable de mesurer le temps sans pouvoir en arrêter le cours, l'homme, par-dessus la chronologie linéaire de son histoire mortelle, par-delà son asservissement à la nécessité temporelle, entrevoit dans l'économie de son salut, celle de sa libération et du mode même de la vie.

Mais Noël peut devenir émotion autant que fantasme, celui d'une sorte de parousie réalisée : ce sont les miracles des contes, c'est le monde qui est bon tout à coup. C'est l'expression d'un Noël objectivé, extérieur à la personne, le fruit d'un vécu imaginaire. Le peuple cherche à s'exprimer en images, crée des coutumes et un style, constatait Jung. C'est là sans doute que se situent les limites de la piété populaire.

Les chants liturgiques font, eux, partie de ces manifestations de la liturgie qui s'adressent à l'homme tout entier, à ses sens comme à son goût esthétique.

Ces expressions, ces représentations des mystères font ainsi, chacun à leur manière, que les participants sont soit de simples témoins, soit des acteurs ou alors sont-ils saisis au plus profond d'eux même par la gravité de ce qui se passe. Maintenant.

Merci de votre écoute. Nous allons terminer cette séquence avec quelques moments de la vigile de la Nativité au monastère de Zagorsk. Je vous souhaite déjà une sainte fête de Noël. Que Dieu vous garde.



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