UNE FOI POUR TOUTES - JANVIER 2011 - LE TEMPS

UNE FOI POUR TOUTES
10 janvier 2011
LE TEMPS


Bonne année ! C’est le vœu traditionnel du début du mois de janvier. A la fin de son émission l’animateur d’une séquence hebdomadaire pourra vous dire : bonne semaine. Au quotidien, on se contente d’un bonjour que l’on peut décliner en bon après-midi, bonne fin de journée ou tout simplement bonsoir. Bonne nuit, bon week-end, bon dimanche … autant de manières de souhaiter à son interlocuteur que le temps lui soit favorable. Le temps qui passe, pas le temps qu’il fait. Tiens, dans d’autres langues – l’anglais, le néerlandais, l’allemand, le russe – il y a deux mots différents pour le dire … En français, non, alors on parlera parfois de la météo. Et pour en parler, on en parle ! C’est souvent le thème central des conversations. Parce qu’on n’est jamais content du temps qu’il fait, ou alors on ressent l’impérieuse obligation d’exprimer sa satisfaction. Surtout, parce que c’est un sujet facile, qui n’engage pas, mais qui occupe le temps d’une conversation quand on n’a rien d’autre à se dire.

Le temps d’une conversation. Le temps d’une vie. On a beau vouloir tuer le temps, il nous échappe entre les mains. « Si l’on pouvait arrêter les aiguilles » disait une vieille chanson française. On n’arrête pas le temps, on le passe ou on essaye de le vivre.

De tout temps, l’homme a cherché à mesurer le temps. Pour fixer le rythme des récoltes, appréhender les crues des fleuves, inscrire dans le temps les éléments de religions parfois intimement liées à la nature et aux saisons. Pour cela, l’homme a inventé des objets : du sablier à la montre bracelet. Il a aussi établi des calendriers. Ce sera notre premier propos. Le temps … d’une pause musicale qui évoque bien sûr un temps de la journée, un temps des vêpres, celui où l’on chante la « douce lumière ».

On vous dira : les Russes fêtent Noël le 7 janvier. Liturgiquement parlant, c’est faux : nous fêtons Noël le 25 décembre, mais comme l’Église russe – et les paroisses de tradition russe en Europe occidentale – vivent toujours selon le calendrier julien, le 25 décembre arrive avec treize jours de retard par rapport au calendrier grégorien qui rythme notre vie, disons, civile, et effectivement donc, le 25 décembre russe tombe … le 7 janvier. Il en est de même pour toutes les fêtes fixes, mais c’est évidemment pour Noël que c’est le plus remarquable.

Calendrier julien, calendrier grégorien, cela vaut bien une explication. Le calendrier julien résulte de la réforme du calendrier romain introduite par Jules César en 46 avant JC. Il est utilisé dans la Rome antique à partir de l’année suivante, donc -45. L'an 1 de l'ère chrétienne fut la 47e  année de cette réforme julienne. On sait aujourd’hui que c’est une erreur, mais on ne va pas tout recompter. La durée moyenne de l'année julienne (365,25 jours) est une approximation médiocre de celle de l'année tropique (365,242190 jours). Il en résulte que les dates des saisons se décalent d'environ 3 jours tous les 400 ans, soit d'un mois tous les 4000 ans.
Sans attendre ce terme, le pape Grégoire XIII a voulu remettre, sinon les pendules à l’heure, du moins, les calendriers en conformité avec le cours du temps et il a donc décrété que le jeudi 4 octobre de l’an 1582 serait le vendredi 15 octobre. Un pape était sans doute, à l’époque, la personne qui avait la plus grande influence universelle pour faire ce genre d’exercice. Tous les pays qui reconnaissaient son autorité ont suivi le mouvement. La France l’a fait seulement en décembre. Mais, évidemment, c’était un pape. Comment, un pape qui se mêle de notre calendrier ? Qu’on soit en Angleterre ou en Russie, chez les anglicans ou les orthodoxes – sans parler des protestants – la réaction a été, unanime, en tout cas, identique. « Il vaut mieux être en désaccord avec le soleil qu’en accord avec le pape » aurait dit un théologien de la toute jeune église anglicane. Ses paroles trouvant aussi un écho tout particulier dans le pragmatisme de ses compatriotes qui s’interrogeaient sur cette réforme qui les amenait à devoir payer un mois entier de loyer alors qu’ils allaient perdre onze jours ! Il a fallu attendre le XVIIIe siècle pour que la Grande Bretagne et les pays protestants se décident à passer au calendrier grégorien.

Dans l’Église orthodoxe, les Grecs ont adopté ce nouveau calendrier en 1924, tout en continuant de calculer la date de Pâques sur la base du calendrier … julien. C’est qu’il fallait garder – au moins pour cette grande fête et celles qui lui sont liées – une unanimité avec les Églises slaves et, singulièrement, l’Église de Russie. Parce que là, les choses se sont encore compliquées.

C’est que, en 1917, les autorités civiles russes ont décidé d’adopter le calendrier grégorien. Mais ces autorités sont celles issues de la révolution bolchévique ! Pas question donc, pour l’Église, de se conformer à une décision d’un gouvernement athée ! Le Concile de Moscou, réuni cette même année, n’en a en tout cas pas discuté. Quant au gouvernement, il faisait si peu de cas des choses de l’Église (qu’il pensait bien destinée à disparaître tout simplement) qu’il n’a pas pris la peine de chercher à lui imposer cette réforme. Ainsi donc à Moscou comme à Liège, dans les paroisses de tradition russe, on vit toujours au rythme du calendrier julien qui, depuis la réforme du pape Grégoire, a augmenté son retard de deux jours.

Quant à l’idée d’uniformiser le calendrier pour toutes les Églises orthodoxes … On prête au nouveau patriarche de Moscou l’intention de s’attaquer à la question, mais il doit marcher plus que sur des œufs : pour certains, le calendrier est un élément que l’on pourrait dire sacré et il faudrait faire évoluer les mentalités – plus que de changer des habitudes – si on ne veut pas avoir un schisme. A vrai dire, je ne sais pas si ce point pourrait même être évoqué à l’occasion d’un prochain concile panorthodoxe en préparation depuis longtemps mais que certains envisagent de réunir dans les toute prochaines années.

Passionnante réflexion que celle que, prenant le temps, on peut mener sur le temps. Car on peut tout faire au temps: le mesurer, en parler, le prendre, le regretter ou l'espérer. On peut tout faire au temps, même chercher à le tuer.

Le philosophe russe Nicolas Berdiaev a consacré au temps des pages assez remarquables. Il s'agit, en quelque sorte, de définir le temps. On devrait dire "les" temps.

Car on peut définir trois ordres de temps: le temps cosmique, le temps historique et le temps que l’on appellera existentiel. Et chaque homme vit dans ces trois ordres de temps.

Le temps cosmique est symbolisé par un cercle; il est attaché au mouvement de la terre autour du soleil, à la division en jours, en mois et en années, au calendrier et aux horloges. C'est un mouvement circulaire, fait de retours incessants : succession du jour et de la nuit, succession des saisons. C'est le temps de la nature et, faisant nous-mêmes partie de la nature, nous vivons dans ce temps. C'est un temps que l’on peut mesurer. Un temps qui nous est aussi compté.

Je me souviens d’une carte postale trouvée un jour dans un magasin de Londres, et qui disait : today is the first day of the rest of your life, aujourd’hui est le premier jour du reste de ta vie. On a beau imaginer avoir de beaux restes, ça vous fait un choc quand même. Le temps ainsi divisé en passé, présent et avenir est un temps malade qui ronge l'existence humaine jusqu'à la mort.

Mais l'homme est un être qui vit dans plusieurs dimensions du temps, sur plusieurs plans de l'existence. L'homme n'est pas seulement un être cosmique, au mouvement circulaire. Il est également un être historique. Or, la vie historique est une réalité d'un autre ordre que celui de la nature.

Le temps historique est symbolisé lui, non par un cercle, mais par une ligne droite qui se prolonge indéfiniment en avant. La caractéristique du temps historique consiste justement dans cet élancement vers l'avenir, car c'est de l'avenir que l'histoire attend la révélation de son sens. Le temps historique apporte toujours une nouveauté; grâce a lui, ce qui n'a pas été devient. Ce qui était peut mourir. C'est un de ses aspects. Mais il y en a un autre, puisqu'il se rattache également au passé et à la tradition qui assurent une continuité des temps. Sans cette mémoire et cette tradition, au sens profond du mot, il n'y aurait pas d'histoire.

Le temps historique est ainsi à la fois conservateur et révolutionnaire. Il peut aussi engendrer des illusions : celle du conservatisme qui situe le règne du meilleur, de l'authentique, de la perfection de la beauté dans le passé, et celle du progrès qui fait reculer dans l'avenir l'âge de la plénitude et du couronnement des choses.

Mais il y a, dans ce temps, des moments que l’on vit intensément. Kierkegaard les appelait « atome de l'éternité ». Ils peuvent avoir quelque chose en rapport avec un acte de création. "Celui qui crée, écrivait Gonzague St-Brice, fait toujours, quels que soient les résultats, une location dans l'infini".
Ce sont des moments qui restent parce qu’ils ont été importants, vécus au plus profond de l’âme. Ils restent non pas dans le souvenir mais dans ce que l’on appellerait l’expérience même de la vie. Bref, des moments existentiels.

Ce temps existentiel est le temps de la profondeur. Le symbole le plus propre à donner une idée du temps existentiel, ce n'est ni le cercle, ni la ligne, mais le point.
Il ne se mesure pas, il ne se détermine pas. Il a été, mais reste présent et peut décider de l’avenir. C'est le temps du monde de la subjectivité, on est dans le qualitatif et non plus le quantitatif. L'instant du temps existentiel est une échappée vers l'éternité. Sa durée dépend de l'intensité de ces expériences intimes qui font partie de l'existence humaine.

Et voici que l'essentiel entre dans l'historique, lequel réagit, à son tour sur l'existentiel. La révélation de Dieu dans l'histoire est une de ces irruptions du temps existentiel dans le temps historique. Tous les événements significatifs de la vie du Christ ont évolué dans le temps existentiel. La victoire définitive du temps existentiel sur le temps historique signifierait la fin de l'histoire. Dans une conception chrétienne, cela voudrait dire la coïncidence de la première apparition du Christ avec la seconde. C’est donc  dans la perspective eschalotogique que le temps historique et tout ce qui s'y produit ont un sens. Mais ce ne peut pas être là l'œuvre de l'homme seul, elle est également l'œuvre de Dieu, une œuvre accomplie en commun par l'homme et par Dieu.

Aux hommes, écrit le théologien roumain Dimitru Staniloae, Dieu a donné le temps.
Il frappe à notre porte et attend qu'on vienne lui ouvrir. Mais les hommes gardent leurs portes fermées, ou ils tardent à répondre. Ils répondent parfois, mais avec quelle imperfection à cet appel d'amour de Dieu et de leurs semblables. Or, c'est uniquement dans une réponse immédiate et complète que l'aimé s'unit à l'aimant et que l'amour est intégral. Le temps est la durée de cette attente.

Nous ne sommes pas de simples cadrans sur lesquels les aiguilles tournent et marquent des heures, des minutes, des secondes … Nous ne subissons pas le temps, mais nous le vivons, ce qui signifie que nous l'assumons, et ce temps vécu représente une interaction très intime entre sa forme mathématique et son contenu existentiel.
Mais Dieu, toujours, laisse à l'homme le temps pour lui permettre de répondre à son appel, à son amour.

Merci de votre attention, merci de votre temps. Retrouvons-nous dans un certain temps pour un autre temps de réflexion, d’information. Que Dieu vous garde. Au revoir.



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