UNE FOI POUR TOUTES - 14 mars 2011 - Le Grand Carême – le jeûne

Lorsqu’un homme part en voyage, il doit savoir où il va. Ainsi en est-il du carême. Avant tout, le carême, celui qu’on appelle le Grand carême, est un voyage spirituel et sa destination est Pâques. La fête des fêtes. Ce jour où la vie nouvelle qui a jailli du tombeau, il y a près de deux mille ans, nous a été données à nous tous qui croyons en Christ. Et comme elle nous a été donnée au jour de notre baptême où, comme l’écrit saint Paul « nous avons été ensevelis avec le Christ dans sa mort afin qui, comme le Christ est ressuscité des morts, nous vivions aussi dans une vie nouvelle ».

Dans l’Église primitive, le principal but du Carême était de préparer au baptême les catéchumènes, c’est-à-dire les chrétiens nouvellement convertis, en un temps où le baptême était administré au cours de la liturgie pascale. Cependant, même lorsque les choses ont évolué, le sens fondamental du carême est resté le même. C’est que, bien que nous soyons baptisés, ce que nous perdons et trahissons constamment, c’est précisément ce que nous avons reçu au baptême. Ainsi, le cycle liturgique, les lectures, les offices de carême – qui sont aussi restés les mêmes – sont faits pour nous aider à recouvrer la vision et le goût de cette vie nouvelle et ainsi, nous pourrons nous repentir et revenir à cette vie.

Comment pourrions-nous  aimer et désirer quelque chose que nous ne connaissons pas ? Comment placer au-dessus de tout, dans notre vie, quelque chose que nous n’avons pas vu et dont nous n’avons pas goûté ?  En bref, comment pourrions-nous chercher un Royaume dont nous n’aurions aucune idée ? C’est précisément la liturgie de l’Église qui, dès l’origine et encore maintenant, nous fait communier à la vie nouvelle du Royaume.

C’est à travers sa vie liturgique que l’Église nous révèle de ce quelque chose dont parle Paul aux Corinthiens, que « l’oreille n’a pas entendu, que l’œil n’a point vu et qui n’est pas monté au cœur de l’homme, mais que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment ». Et au centre de cette vie liturgique, comme son cœur et son sommet, comme le soleil dont les rayons pénètrent partout, se trouve Pâques. C’est la porte ouverte chaque année sur la splendeur du Royaume du Christ, l’avant goût de la joie éternelle qui nous attend, la gloire de la victoire qui, déjà, bien qu’invisiblement, remplit toute la création.

C’est pourquoi Pâques est notre retour annuel à notre propre baptême, tandis que le carême est notre préparation à ce retour dans un effort lent et soutenu pour, finalement, accomplir notre propre passage, notre pâque, dans la vie nouvelle en Christ.

Le Grand Carême. Quarante jours avant les Rameaux. Pour les orthodoxes, c’est une période marquée par des offices plus nombreux et plus méditatifs encore que d’habitude. Un temps de prière et de jeûne. Le carême, le jeûne, ce sont des mots qui résonnent curieusement pour notre époque de facilité et de consommation. Pourtant, se passer volontairement de nourriture est une pratique qui a encore ses adeptes. On jeûne pour perdre quelques kilos avant les vacances, on dit simplement qu’on fait régime, ou on jeûne pour des raisons politiques ; ça s’appelle alors la grève de la faim. Mais quand on rattache cela à des considérations – disons – « religieuses », c’est comme si on voulait se replonger dans un temps d’obscurantisme !

C’est d’abord parce qu’on a perdu le sens même de la démarche. Il est toujours plus facile de réduire quelque chose de spirituel à des rites, des coutumes, des gestes à quelque chose d’extérieur et de vérifiable avec le risque qu’il n’en reste que des symboles dont le seul respect permet d’évincer le sérieux des exigences qui nous demandent un engagement et un effort.

Les chrétiens occidentaux, catholiques et protestants, lorsqu’ils sont mis en face de ce qu’ils considèrent comme suranné, dépassé, ou impossible, changeront plutôt la religion elle-même pour l’ajuster aux conditions nouvelles et la rendre ainsi plus accessible, plus « praticable ».  L’orthodoxie considérera cette sorte « d’ajustement » comme une trahison de la tradition chrétienne et un affaiblissement de la foi. Et c’est bien à la gloire de l’orthodoxie de ne pas se mettre à un niveau inférieur, à refuser tout compromis qui rendrait le christianisme plus facile, moins exigeant. C’est la gloire de l’orthodoxie mais certainement pas la gloire des orthodoxes. Il y a longtemps que nous avons trouvé le moyen de concilier l’exigence de l’absolu de l’Eglise avec notre faiblesse humaine. La méthode consiste, notamment, à accomplir symboliquement des exigences et c’est ainsi qu’un formalisme conventionnel imprègne toute notre vie religieuse d’aujourd’hui.

Pour le carême, par exemple, au lieu de poser les questions fondamentales : qu’est-ce que le jeûne ? Qu’est-ce que le carême ? On se contente d’un carême dont l’exigence se limite parfois – durant quelques jours – à se priver de l’une ou l’autre chose ou encore, pour les plus « exigeants » à une liste d’aliments « interdits ». Mais on échangera des recettes pour réaliser « de bons petits plats de carême ».

Dans nos églises, on explique symboliquement tant de choses comme des traditions et des coutumes colorées et amusantes mais des choses qui nous relient non pas à Dieu et à une vie nouvelle en Lui, mais à un passé et à des coutumes surannées, si bien qu’il est difficile de discerner derrière ce folklore religieux, le sérieux extrême de la religion. Mais c’est comme quand on ramène Pâques aux œufs et la Chandeleur aux crêpes …

Nous allons donc tenter, le temps de cette émission, et en citant largement des extraits du livre du père Alexandre Schmemann sur le Grand carême, de tracer quelques pistes de réflexion sur ce que peut – ce que doit ? – être le carême, pour un chrétien, au 21e siècle.

« C’est ainsi que nous devons jeûner : plus de disputes, de haine, de murmure et de jalousie, de perfidie ou d’arrogance, mais dans l’humilité suivons l’exemple du Christ. » Cet extrait de l’hymnographie de matines de la semaine de l’abstinence de viande résume l’enjeu : il ne s’agit pas de se conformer à des prescriptions alimentaires mais de faire – comme on dit aujourd’hui – un travail sur nous-mêmes pour répondre toujours mieux à l’appel de l’Évangile.

Prendre le carême au sérieux, signifie que nous allons le considérer avant tout au niveau le plus profond possible, c’est-à-dire comme un appel spirituel qui demande une réponse, une décision, un plan, un effort continu. Le carême, c’est à la fois un temps de remise en question (c’est ce qu’on appelle le repentir) et un temps du retour. Comme le fils prodigue qui se sent exilé loin de son père, le chrétien ressent la séparation de son Père céleste, son exil loin de Dieu.

Il n’y a pas de carême sans jeûne. Le sens chrétien du jeûne nous est révélé dans l’Écriture dans l’interdépendance de deux événements. Le premier, au commencement de l’Ancien Testament est la « rupture du jeûne » par Adam. Il mange du fruit défendu. C’est ainsi que le péché originel de l’homme nous est révélé. Le deuxième événement est au début du Nouveau Testament. Le Christ, nouvel Adam, dès après son baptême par Jean se retire au désert et est tenté par le diable. Adam a succombé à la tentation. Le Christ l’a vaincue et le diable avec elle. Le jeûne apparaît ainsi comme quelque chose de décisif. Ce n’est ni une « obligation » ni une coutume, il est lié au mystère même de la vie et de la mort.

L’Orthodoxie enseigne que le péché n’est pas seulement une transgression d’une règle mais qu’il est toujours une mutilation de la vie que Dieu nous a donnée. C’est pour cela que l’histoire du péché originel nous est présentée dans l’acte de manger. Car la nourriture est le moyen de la vie, c’est elle qui nous garde vivant. La vie …

De nos jours, ce terme a surtout un sens biologique : la vie est précisément ce qui dépend de la nourriture et, d’une façon générale, du monde physique. Mais, pour la sainte Écriture et la Tradition chrétienne, vivre ainsi, « seulement de pain » n’est rien d’autre que mourir parce que c’est une vie mortelle et dans laquelle la mort est toujours à l’œuvre. Dieu, nous dit-on, n’a pas créé la mort ; il est donateur de la vie.

A vrai dire, la création avait été donnée à l’homme comme moyen de vie, mais d’une vie en communion avec Dieu ; elle avait en Dieu non seulement sa finalité mais sa plénitude. Le monde et la nourriture furent ainsi créés comme des moyens de communion avec Dieu et ce n’est que reçus pour l’amour de Dieu qu’ils pouvaient donner la vie. En elle-même, la nourriture n’a pas de vie et ne peut donner la vie. L’insondable tragédie d’Adam est qu’il mangea pour lui-même. Pour le dire simplement : il a mis sa foi dans la nourriture. Le monde, la nourriture, devinrent son dieu, la source et le principe de sa vie, et il en devint l’esclave.

L’homme est esclave de la nourriture. Il peut prétendre qu’il croit en Dieu, mais Dieu n’est pas sa vie, sa nourriture, celui qui embrasse toute son existence. Nous mangeons pour être vivants, mais nous ne sommes pas vivants en Dieu. Plus prosaïquement, on pourrait même réfléchir à la manière dont on traite aujourd’hui la nourriture et qui fait dire à certains humoristes que, comme fumer, manger tue ! Qu’on pense aux poulets aux hormones, à la vache folle, au poisson au mercure, aux OGM … Mais c’est sans doute un autre débat, tout comme celui – disette pour les uns, abondance pour les autres – de la faim dans le monde, mais ces rélfexions ne sont peut-être pas, pour autant, très éloignées de notre méditation d’aujourd’hui.

La faim que l’on ressent dans le carême est cet état dans lequel nous nous apercevons que nous dépendons d’autre chose : quand nous ressentons le besoin urgent et nécessaire de nourriture, cela nous montre que nous n’avons aucune vie en nous-mêmes. La faim est aussi cet état dans lequel nous pouvons ressentir un autre désir, celui d’une autre nourriture, nous faire redécouvrir la nourriture essentielle qui se matérialise sous les espèces du pain et du vin, corps et sang du Christ.

En fin de compte, jeûner ne signifie qu’une chose : avoir faim, aller jusqu’à la limite de la condition humaine qui dépend entièrement de la nourriture, et là, ayant faim, découvrir que cette dépendance n’est pas toute la vérité au sujet de l’homme, que la faim elle-même est avant tout un état spirituel et que, finalement, elle est en réalité avoir faim de Dieu.

Le jeûne est indissociable du carême. Et le carême est un temps de remise en question. C’est ainsi un temps propice pour mesurer le caractère incroyablement superficiel de nos relations avec les hommes, les choses et le travail.

Le carême postule donc un effort d’intériorisation de toutes nos relations.   Nous nous disons des êtres libres, mais nous sommes (sans le savoir, bien souvent) prisonniers de systèmes ou de modes de vie qui déshumanisent progressivement le monde. Notre foi ne peut avoir un sens que si elle est mise en rapport avec la vie dans toute sa complexité. Une multitude de gens – dont certains qui se réclament du Christ  - pensent que les changements nécessaires ne viennent que de l’extérieur, des révolutions, et des modifications des conditions politiques ou sociales. Le message, le témoignage d’un chrétien devrait prouver qu’en réalité tout vient de l’intérieur, de la foi, de la vie selon la foi. Que la seule vraie révolution, finalement, c’est de se changer soi-même. Ce qui, en réalité, est le seul niveau auquel ont ait vraiment, pleinement, accès! Quand l’Église pénétra dans le monde gréco-romain, elle ne dénonça pas l’esclavage, n’appela pas à la révolution. C’est sa foi et la vision nouvelle de l’homme qui, progressivement, ont modifié fondamentalement la société et, par exemple, ont rendu impossible l’esclavage.

Enfin, le carême est le temps où nous devons essayer de maîtriser nos paroles. Notre monde est terriblement verbaliste et nous sommes constamment submergés par des mots, des images, une sorte de logorrhée où le sens se perd. Le christianisme révèle le caractère sacré de la parole, don véritablement divin fait à l’homme. C’est la raison pour laquelle nos paroles sont douées d’un pouvoir extraordinaire, soit positif, soit négatif.

Maîtriser ses paroles, c’est en retrouver le sérieux. La parole peut aussi être témoignage. Une conversation – même fortuite – peut jeter la semence qui provoquera un questionnement, qui fera envisager la possibilité de concevoir autrement la vie, qui fera souhaiter en savoir davantage. Souvent, des gens se sont convertis à Dieu, non parce que quelqu’un s’est montré capable de leur fournir de brillantes explications mais parce qu’ils ont vu chez lui cette lumière, cette joie, cette profondeur, ce sérieux, cet amour qui, seuls, révèlent la présence et la puissance de Dieu dans le monde.

Une prière de carême, attribuée à saint Ephrem le Syrien demande « éloigne de moi l’esprit […] de vain bavardage ». St Ephrem à qui on devrait cet adage : « le silence est le langage du siècle à venir ».

Après cela, je voudrais pouvoir vous offrir trois minutes de silence. Mais beaucoup se demanderaient ce qui se passe, si leur poste ou l’émetteur de RCF  n’est pas en panne. Et puis, le silence, quand il est perçu comme la simple absence de bruit, peut faire peur. Il faut donc retrouver aussi le goût du silence, celui dans lequel il est possible de retrouver Dieu. Alors, quittons-nous sur un peu de musique, de quoi nous aider à retrouver notre silence intérieur.

Au revoir. Que Dieu vous garde.                      





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