La Semaine sainte, chemin vers Pâques

« Ayant achevé la course des quarante jours, […] nous demandons de voir la semaine sainte de ta passion ». C’est par ces phrases chantées aux vêpres du vendredi avant les Rameaux que le Grand carême se termine. C’est pourtant le moment où l’effort va devenir plus grand encore avec  des offices plus longs et, on pourrait dire, plus importants.

La Semaine sainte a son prélude, ce week-end que les textes liturgiques appellent d’ailleurs « prélude de la Croix ». Nous entrons dans cette semaine de souffrances, d’obscurité par deux des grandes fêtes de l’Eglise : la résurrection de Lazare, le samedi, l’entrée à Jérusalem (les rameaux) le dimanche.

« En ressuscitant Lazare, le Christ a confirmé la vérité de la résurrection générale » dit le tropaire commun à ces deux jours. Un chant qui donne ainsi la signification de cette double fête.

La liturgie du samedi de Lazare est célébrée comme celle d’un dimanche : un office de résurrection alors que, normalement, le samedi est consacré à la commémoration des défunts. Pour l’Eglise primitive, le samedi de Lazare était l’annonce de Pâque, celle du samedi suivant, jour du tombeau vide qui donne la vie.

Lazare est l’ami de Jésus mais Jésus n’est-il pas l’ami de chaque homme, de chacun dans une rencontre personnelle ?
Béthanie, la maison de Lazare c’est maison de l’homme, symbole de l’univers.
Et cette amitié de Jésus pour Lazare est tout aussi l’amitié de l’homme pour Dieu, cette amitié (que le terme français est ici bien faible à exprimer), cet amour divin pourrait-on dire qui consiste dans la connaissance de Dieu, la communion avec Lui.

Nous voilà donc dans les pas de Jésus. Il arrive chez son ami. Nous le voyons pleurer. Nous nous disons : il pleure comme nous, comme un homme. Sans comprendre le sens profond de ces larmes. Ce sont des larmes divines. Jésus pleure, non pas seulement la mort de son ami mais parce qu’il voit le triomphe de la mort, la destruction de cette créature sortie des mains de Dieu. « Il sent déjà ! » Jésus est la vie et il contemple l’œuvre de la mort !

Le monde a été créé pour proclamer la gloire de Dieu et voilà qu’il « sent déjà ». C’est l’anti-vie, le désespoir, la fin des fins.

Mais Jésus entre dans le tombeau, comme il entrera, volontairement dans sa passion, dans sa propre tombe pour y affronter la mort. Il annonce son heure, sa croix. S’il pleure, c’est parce qu’il aimait son ami. Et c’est parce qu’il pleure qu’il pourra le ramener à la vie : la résurrection s’affirme ainsi comme la puissance de l’amour. Dieu est amour et l’amour est vie. C’est donc l’amour qui pleure sur la tombe de Lazare, c’est l’amour qui lui rend la vie. C’est l’amour qui sort l’homme des ténèbres vers la lumière « Lazare, sors dehors ! » dit Jésus.

L’ennemi est désigné : c’est la mort. La victoire est annoncée : c’est la résurrection et la reconnaissance par le monde que Jésus est Messie, roi, sauveur. Hosanna disent les enfants qui portent les palmes. Le royaume de Dieu est inauguré dans la joie et l’allégresse.

Les habits liturgiques sont de couleur verte. Les chants reflètent l’ambiance de l’événement Le samedi soir, aux vigiles, nous bénissons ce qui nous sert de rameaux que nous tiendrons en mains durant les célébrations.
 
C’est le signe que, à notre tour, nous renouvelons notre serment à notre roi, nous confessons que son royaume est le seul but de notre vie, de notre monde.

Mais nous savons aussi où ce serment, cet engagement vont nous mener : sur les traces du Maître jusqu’au Golgotha, vers la croix et le tombeau.

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Les lundi et mardi de la Semaine sainte, en paroisse, sont des jours de prière personnelle, de préparation. La lecture des textes des offices monastiques donnerait le sens eschatologique de ces journées d’attente ; le tropaire commun à ces trois jours l’explicite :

« Voici que survient l’Epoux au milieu de la nuit ! Heureux le serviteur qu’il trouvera éveillé, malheureux celui qu’il trouvera indolent. Veille ô mon âme : ne te laisse pas vaincre par le sommeil ! A la mort, tu serais livrée, hors du royaume tu serais rejetée, mais éveille-toi et clame : Saint, saint, saint es-tu ô Dieu, par les prières de la mère de Dieu aie pitié de nous ! »

Pour trois jours encore, on répète la prière typique du carême, attribuée à St Ephrem :
« Seigneur et maître de ma vie, éloigne de moi l’esprit de paresse, de dissipation, de domination et de vain bavardage – Accorde à ton serviteur,  l’esprit de tempérance, d’humilité, de patience et de charité – Oui, Seigneur et roi, donne-moi de voir mes fautes et non point de juger mon frère, car tu es béni dans les siècles des siècles. Amen ».

Le mercredi matin, nous célébrons pour la dernière fois l’office des saints dons présanctifiés, un office eucharistique qui a accompagné toutes nos semaines de carême comme viatique sur notre chemin du jeûne.
 
Le soir – en souvenir de l’onction de Béthanie – nous célébrons l’office des saintes huiles. C’est, en fait, un office d’onction des malades fait d’hymnes, de chants, de lectures (7 épîtres et 7 évangiles) et 7 onctions d’huile. Prévu d’ailleurs pour être célébré par 7 prêtres. L’onction est ici faite à tous les fidèles présents : nous souffrons bien tous d’un mal physique, mais surtout, nous sommes tous des malades spirituels.

Ainsi pris en charge comme le voyageur par bon Samaritain, nous pouvons nous remettre dans les pas de Jésus. Le retrouver, pour la liturgie du jeudi matin qui est en fait le mémorial de la dernière cène : ultime révélation de l’amour rédempteur de Dieu pour l’homme, de l’amour en tant qu’essence même du salut.

La lecture de l’évangile (la plus longue de l’année) est une compilation d’extraits des quatre évangélistes qui fait le récit complet de la dernière cène, la trahison de Judas et l’arrestation du Christ au jardin des oliviers.

Une hymne ponctue cette célébration, un chant dont les paroles font partie de la prière récitée chaque dimanche avant la communion :

 « A ta cène mystique, fils de Dieu, fais-moi participer aujourd’hui. Je ne livrerai pas le secret de tes mystères à tes ennemis, ni te donnerai le baiser de Judas, mais comme le larron je te crie : souviens-toi de moi, Seigneur, quand tu viendras dans ton royaume ».

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Le Jeudi saint, au soir, nous entrons dans les ténèbres avec cet office que l’on appelle des « saintes souffrances » ou encore des « 12 évangiles ». Un office qui a la structure de l’office de matines, au cours duquel, par la lecture de 12 extraits (parfois très longs) des Évangiles, on retrace, pas à pas, la passion et la crucifixion de Notre Seigneur. Pourtant, l’accent n’est pas mis sur le côté doloriste. Tandis que le Christ s’avance silencieusement vers la croix, vers la fin en toute apparence tragique, son triomphe, sa victoire sur le mal, sa glorification apparaissent en pleine lumière.

A chaque pas, sa victoire est annoncée, confessée, proclamée : par la femme de Pilate, par Joseph d’Arimatie, par le bon larron, par le centurion avec qui, voyant mourir sur la croix celui que nous avons suivi, il ne nous reste plus qu’a proclamer : « vraiment il est le Fils de Dieu ». Ainsi sa mort, son obéissance, son amour deviennent plénitude de vie, détruisant la mort. La résurrection est annoncée.

Mais nous, nous sommes toujours dans la tristesse. Le vendredi midi, nous allons célébrer l’office qui est sans doute le plus émouvant de toutes les célébrations : les vêpres de la mise au tombeau.

A la fin de l’office, une procession apporte une icône brodée représentant le Christ, gisant, et le dépose sur une sorte d’autel au milieu de l’église. On l’entoure et le recouvre de fleurs, des parfums sont versés sur elle. Les fidèles viennent la vénérer. Il y a des larmes. Nous sommes bien dans une sorte de veillée funèbre.

Pour un moment, nous revivons ces instants terribles où, le Christ étant mort sur la Croix, « le noble Joseph descendit de la croix son corps très pur, l’enveloppa d’un linceul immaculé et le déposa dans un tombeau tout neuf ».

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Le soir, nous chantons un office comprenant des stances funèbres. Les femmes porteuses de parfum se préparent. L’épitaphios – cette icône brodée représentant le Christ au tombeau – est conduit en procession autour de l’église : le Christ est mort pour le salut du monde, la prière de l’Église s’adresse au monde entier.

Nous voici le samedi matin. Un long office alliant le schéma de vêpres et d’une liturgie commence. On entend treize lectures de l’Ancien Testament,  autant de signes, de prophéties annonçant le Christ et sa victoire.

Nous sommes là, comme dans l’attente, nous entendons ces paroles adressées à la Vierge, la mère de Dieu, Marie à qui Jésus avait dit en montrant le disciple qu’il aimait voici ta mère – voici ton fils. En confiant ainsi Marie et Jean et Jean à Marie, Jésus donnait aussi une Mère à l’humanité tout entière. Mais il fallait pour cela, comme le lui avait prédit Siméon, qu’un glaive perce son cœur lorsqu’elle a vu mourir son fils.

Mais aujourd’hui, les larmes de la mère vont se changer en joie :

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« Ne pleure pas, ô mère, bien que tu aies vu gisant dans le tombeau le Fils que tu avais conçu de merveilleuse façon, car je ressusciterai et serai glorifié et dans ma gloire divine j’exalterai pour l’éternité les fidèles qui t’aiment et chantent ta gloire »

La résurrection, la victoire de la vie sur la mort, la gloire de Dieu ; elles vont éclater dans cet office du samedi matin : les vêtements liturgiques, les ornements de l’église vont passer du noir au blanc : le tombeau est vide ! Il est ressuscité !

Mais nous sommes encore comme les disciples lorsque les femmes sont venues leur dire ce qu’elles avaient vu. Comme si leur doute nous poursuivait encore. C’est vrai que la chose est tout bonnement … incroyable !

C’est dans cette sorte d’attente que l’on se prépare pour la grande nuit, la nuit la plus lumineuse de l’année.

Le soir, après un court office au terme duquel l’épitaphios est porté sur l’autel, alors que l’église est dans l’obscurité presque totale, le premier chant du prêtre, que la foule va reprendre, annoncent l’événement : « Ta résurrection, Christ sauveur, les anges la chantent dans le ciel et nous qui sommes sur la terre donnons-nous un cœur pur pour être dignes de te glorifier »

Les fidèles allument chacun leur cierge à celui du prêtre. Une procession fait trois fois le tour de l’église dont les portes ont été fermées. Puis, devant ces portes closes, le prêtre lit l’évangile de Marc. Oui, les femmes ont vu le tombeau vide, oui, le Christ est ressuscité !

« Christ est ressuscité des morts, par sa mort il a vaincu la mort ; à ceux qui sont dans les tombeaux il a donné la vie. »

Le prêtre le chante, le chœur et les fidèles le reprennent, ce chant va revenir comme un leit-motiv tout au long de la fête. Les portes s’ouvrent, l’église est toute baignée de lumière. La joie explose ! La résurrection est proclamée dans toutes les langues.

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Les offices que j’ai évoqués au cours de cette émission sont ceux qui sont célébrés dans les églises de tradition russe, et singulièrement dans ma paroisse de Liège. Vivre une Pâque orthodoxe est toujours une expérience riche et marquante.

Que Dieu vous garde dans la lumière de la Résurrection. Au revoir.



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