24e dimanche après la Pentecôte – 2011 - Lc 8, 41-56

L’évangéliste Luc nous raconte ici deux histoires, deux histoires imbriquées l’une dans l’autre, deux histoires qui se passent en même temps. En même temps, mais on pourrait dire dans des rythmes différents : la femme attend depuis longtemps cet espoir de guérison, tandis que pour le chef de la synagogue, il y a urgence : sa fille va mourir.

Le temps. La femme souffre depuis 12 ans de son flux de sang. 12 ans, c’est l’âge de la fillette moribonde. 12 ans. C’est sans doute bien trop long pour souffrir et bien trop jeune pour mourir.

Il y a les personnages aussi, ceux qui interviennent dans ces deux récits. Le premier est un homme connu, respecté, c’est le chef de la synagogue, il a un nom : Jaïre. L’autre, est une pauvre femme, inconnue, anonyme. Anonyme parce qu’on la rejette. C’est la loi : une femme qui est réglée est impure. Dans la culture de l’époque, le flux sanguin est une sorte de tabou

Imaginez maintenant, 12 ans de règles désordonnées ! Même aujourd’hui, et en dehors des tabous – parce qu’il faut le dire : une femme qui a ses règles ne doit pas se cacher et elle peut venir à l’église – mais simplement du point de vue physique, l’idée est insupportable à la fois pour sa qualité de vie et pour celle des siens. Imaginez alors cette femme qui n’a ni nom ni statut, n’est-elle pas morte de fatigue, de peur, de solitude, de rejet, d’exclusion ?

Et la voilà qui trouve le courage de se mêler à la foule pour « toucher au moins ses vêtements » à lui ? Dans son monde, cela ne se faisait pas. Si on avait soupçonné de quel mal elle souffrait, on l’aurait chassée sans pitié, accablée de reproches. Pensez donc ! Les Juifs qui l’auraient touchée, elle, auraient aussi été souillés ! Mais elle a entendu parler de Jésus, de sa réputation, de sa présence… bien sûr, elle n’a aucune garantie! Mais elle veut y croire.

Jaïre aussi a entendu parler de Jésus et si la femme ne peut pas avouer son mal, le chef de la synagogue, lui peut dire à Jésus pourquoi il le cherche : sa fille va mourir. Là aussi, aujourd’hui encore, c’est à peine si l’on veut imaginer la mort d’un enfant. Et lui aussi, en dépit de la foule, il vient supplier Jésus d’aller sauver sa fille en lui imposant les mains.

L’heure est grave, il y a urgence. Pas une minute à perdre! Or, voilà qu’en un geste, la femme sans nom met en péril la vie de la fille de Jaïre, à cause de quelques minutes volées à Jésus. Des minutes volées pour un miracle dérobé.

« Qui a touché à mes vêtements? » Les disciples s’étonnent : tout le monde se bouscule et il pose cette question. Jésus sait. Elle sait qu’il sait. Elle a peur. Pourtant elle sent que son mal l’a quittée quand elle a touché son manteau. Elle n’a plus rien à perdre et cette fois, elle osera. Elle osera tout lui expliquer et lui dira la vérité.

Jésus semble oublier le temps. Il veut confirmer la guérison de cette femme et la révéler à elle-même : « Ma fille, ta foi t’a sauvée. » Non seulement elle est guérie de son mal tout aussi intime qu’il pouvait l’être, mais elle est reconnue comme une femme de foi, elle est sauvée.

Pour Jaïre, il est trop tard, ses serviteurs lui annoncent le décès de sa fille. La perte d’une enfant. Perte cruelle, perte sans nom, qui provoque une peur terrible. Mais là aussi, Jésus chasse la peur. « Sois sans crainte, crois seulement. Un acte de foi et elle sera sauvée » dit-il au père qui a fondu en larmes.

Qu’est-ce que ce père a vécu pendant le trajet vers la maison? Qu’a-t-il ressenti lorsqu’il a entendu les gens de son entourage pleurer et se lamenter? Quelle a été sa réaction lorsque Jésus les a tous mis dehors? N’a-t-il pas douté en entendant les moqueries suscitées par les paroles de Jésus : « L’enfant n’est pas morte, elle dort. » Mais Jésus n’a que faire de cette incroyance de l’entourage. Il touche la main de la fillette, il lui ordonne de se réveiller.

Jésus, maître de la vie, plus fort que la mort, au-delà du temps. La foi comme force de guérison. La foi comme puissance de résurrection. La foi aussi comme gage de la dignité de l’homme.

Jaïre ne s’est pas humilié en venant humblement se jeter aux pieds de Jésus. Il est resté cet homme respecté et respectable et c’est avec respect et humilité qu’il s’approchait de Jésus.
Quant à la femme, la rejetée, l’anonyme, une ancienne tradition lui a donné un nom : Véronique. Un nom. Elle est redevenue quelqu’un.

Et nous. Nous pourrions reprendre à notre compte les images de ces histoires et nous demander : sommes-nous prêts à affronter cette foule qui ne cesse de grandir des incroyants, des indifférents, des hostiles ? Sommes-nous capables d’aller vers Jésus avec – simplement – la foi ? Malgré les sarcasmes, les railleries ? Malgré le doute ?

N’avons-nous pas tendance à rechercher dans notre travail, notre position sociale, nos relations de quoi nous « faire un nom » ?

Notre dignité n’est-elle pas plutôt dans cet élan vers Jésus, dans ce désir immense de nous entendre dire : « Ta foi t’a sauvé ».



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