26e dimanche après Pentecôte – 2011 - Luc 12, 16-21

Vous connaissez sans doute cette phrase que l’on met dans la bouche des brigands de cinéma : « La bourse ou la vie ! ». Elle pourrait résumer de façon familière l’extrait de l’évangile d’aujourd’hui.

On le sait, Jésus nous enseigne, il ne nous impose rien. D’une certaine manière, en racontant cette parabole, il nous invite à choisir : « la bourse ou la vie ». Aujourd’hui, on pourrait – en jouant sur les mots – dire que les bourses nous pourrissent la vie et on devrait rappeler que le vrai trésor, celui qui ne s’use pas, qu’on ne peut vous dérober, qui ne dévalue pas, ce n’est pas l’accumulation des richesses mais l’accueil de la Parole de Dieu.

Pourtant, me direz-vous, dans notre liturgie, dans nos offices, nous prions « pour des saisons clémentes, l’abondance des fruits de la terre » ! Et c’est vrai que la terre, celle qu’on cultive, est un élément qui se retrouve à travers toute la Bible. Comme dans la Genèse : on dit qu’Isaac a semé dans un pays et moissonné au centuple cette année-là. Et que le Seigneur le bénit. Que Joseph a collecté des vivres pendant sept ans au pays d’Egypte et les a entreposées dans les villes.

Pourquoi alors condamner la réaction de notre homme riche qui cherche d’abord à se mettre à l’abri en constituant des réserves, et investissant dans la construction de nouveaux greniers pour garder ses richesses ? Ainsi, même si une mauvaise année survient, il aura de quoi vivre, bien vivre, peut-être.

On dira : c’est bien normal ! On ferait comme lui. Et on n’aurait pas tort. Sauf que …

Sauf que le risque est grand de ne plus penser qu’à cela, à en faire l’élément essentiel de sa vie. Et pourtant, années après années, on engrange du confort, on fait des réserves, on multiplie ce que l’on pense être des assurances sur le bonheur, et à force de vivre au milieu des choses, on finit par oublier qu’elles n’auront qu’un temps. Et ça, c’est nous.

Même en allongeant notre vie de quinze, vingt, trente ans, une chose est certaine: cela ne durera pas. Cela ne durera pas parce que tout cela est humain, donc mortel alors que Dieu veut pour nous un bonheur qui traverse la mort : il nous offre d’enraciner notre bonheur en lui.

Bien loin de dévaluer les réalisations et les projets de l’homme, cette offre de Dieu donne à l’existence tout son prix et à la charité toute son urgence, car si au-delà de la mort Quelqu’un nous attend, si déjà notre passage sur terre peut nous établir dans son amitié, alors chaque journée devient une aventure de fidélité, une page de notre amour pour Dieu, toute remplie de service et d’attention pour nos frères.

Evidemment, la mort, c’est une chose à laquelle on préfère ne pas penser. On se dit qu’on a bien le temps. Je me souviens avoir trouvé un jour, sur une carte postale, une phrase qui m’avait interpellé. Elle disait : « aujourd’hui est le premier jour du reste de ta vie. »

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : non pas de penser à la mort pour se faire peur, mais de penser à la vie pour qu’elle ait un sens et, je dirais, un bon sens. Sans quoi, nous vivons dans l’illusion, nous avons misé sur ce que nous avons et ce que nous pourrions avoir, au détriment de ce que nous sommes et de ce que nous serons.

Ce que Jésus vise dans sa parabole, c’est le réflexe d’accumuler les biens et la tentation de s’appuyer sur des réserves matérielles pour vivre sans but, sans projet fraternel, au niveau de la jouissance immédiate.
 
Or aujourd’hui, nous vivons dans une société qui a mis en avant les notions de profit, de rentabilité en les érigeant en valeurs plus grandes que le respect de l’homme, l’écoute et la compréhension.

L’argent, quand il devient maître du jeu, ne fait que grandir en puissance. Il est toujours plus dominateur, exigeant de plus en plus, n’en finissant pas d’aspirer en lui toutes les dimensions de l’existence des hommes jusqu’aux plus profondes. Au lieu de servir l’homme, il le rend esclave, il le mutile et le rabaisse.

Et la période que nous vivions devrait nous interpeller. Notre vie semble être entre les mains de ces sociétés qu’on appelle les « agences de notation ». Le FMI impose des sacrifices intenables à des pays comme la Grèce. La richesse qui, hier encore, semblait faire notre bonheur – quand on comparait notre situation à celle des pays d’Afrique où les gens meurent de faim – cette richesse nous crée des situations insupportables. La perte d’un triple A prend l’allure de catastrophe nationale et le mot qu’on entend le plus souvent est : peur. La peur influence les marchés, les bourses avant d’influencer nos vies.

On voit dès lors, dans ce temps où nous vivons, toute la valeur, l’importance, du témoignage d’hommes et de femmes qui disent qu’il y a dans le monde d’autres valeurs, qui sont  attentifs à vivre d’autres valeurs, à être des serviteurs de Dieu et de l’homme … à fonds perdus quelques fois.

C’est là leur véritable trésor, là donc où, selon l’Evangile, ils ont mis leur cœur. La bourse ou la vie ! Mais dans ce témoignage, il n’y va pas seulement de notre vie, mais peut-être, d’une certaine façon, du salut du monde.



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