Dimanche de carnaval 2012 - Mt 25, 31-46

Nous voici, d’une certaine façon, à la première étape du carême. La semaine qui va suivre sera une semaine d’abstinence de viande. Avant d’entamer la longue privation du Grand Carême, c’est comme s’il s’agissait de s’habituer, de ne pas se passer de tout, brusquement, en même temps.

C’est aussi un dimanche important, fondamental peut-on dire, pour notre préparation spirituelle. Jusqu’à présent, nous avions rencontré des personnages, écouté des paraboles qui étaient autant d’enseignements sur notre façon de nous préparer au Carême. Aujourd’hui, nous entrons dans le fondamental, d’une certaine façon, il ne s’agit plus de savoir comment, dans quel esprit, nous devons vivre notre carême, mais bien de se demander pourquoi …

Mais souvenons-nous d’abord de ce qui nous a été enseigné. L’histoire de Zachée nous a montré toute l’importance du désir  envers Dieu, du désir de voir Jésus, du désir de l’approcher. Si nous ne sommes nous-mêmes pas poussés par un tel désir, nous ne tiendrons pas la route.

L’attitude de Zachée nous a donné aussi une première piste, le partage, c’est parce qu’il a donné une partie de ses biens qu’il a entendu Jésus lui dire : « le salut est entré dans cette maison ».

Ensuite, en regardant prier au temple un pharisien et un publicain, on nous a mis en garde contre ce piège qui est sans doute un des plus grands : celui de l’orgueil, celui de penser que l’on peut tout faire par soi-même, celui de vouloir se valoriser, se justifier, aux yeux de Dieu en mettant en avant les œuvres que l’on a faites.

Cependant, il ne fallait pas tout rejeter dans l’attitude du pharisien : les règles, il les respecte, et il en fait même plus ; son erreur est d’en tirer lui-même la satisfaction et la gloire ; bien sûr, l’accent était mis sur l’humilité du publicain qui s’en remettait, lui, totalement à la grâce de Dieu.

Dimanche dernier, c’est sur le repentir du fils prodigue que l’accent était mis. Celui qui a demandé à son père : donne-moi ma part d’héritage. Et qui est parti. « Vers un pays lointain » dit l’évangile.

« Un pays lointain » c’est un peu la définition de notre condition humaine : nous sommes comme expatriés du Paradis, séparés de la vraie vie et la nostalgie que nous ressentons est celle d’une autre réalité. Un sentiment de rupture, de séparation : nous sommes séparés de Dieu, exilés bien loin de Lui. Notre carême est donc comme un chemin de retour d’exil.

Le fils prodigue revient. Et son Père l’accueille. Comme notre Père qui est dans les cieux accueille tous les hommes qui se tournent vers Lui.

Le père est sans doute l’image la plus merveilleuse que l’on puisse donner de la grâce de Dieu tout en voyant dans cette parabole l'affirmation la plus belle qui soit du pardon divin. Dieu ne fait pas d'enquête, il ne demande pas d’explication. Il pardonne, puis il écoute, mais avant tout, il se réjouit.

Le père avait deux fils, et le second est dur, méchant. Il ne voit pas la bonté, le pardon de son père. Il ne voit que ses qualités, à lui, son travail, à lui, son obéissance, ses mérites.

On peut être sauvé parce qu’on est juste, par nos bonnes œuvres, pour autant qu’on n’en tire aucune gloire personnelle. Mais, si nous pouvons être sauvés, ce n’est pas, nous dit saint Paul, en observant la Loi. La Loi est là pour nous aider à vivre selon les enseignements de Dieu. La Loi ne donne pas le salut, elle nous aide sur le chemin.

Celui qui nous donne le salut, celui qui est le chemin, c’est le Christ et c’est par sa grâce et seulement par sa grâce que nous pouvons être sauvés.

Et sa grâce, le Seigneur l’accorde dans sa grande miséricorde. Et si le père est allé à la rencontre du fils cadet qui revenait vers lui, il est aussi sorti pour aller vers le fils aîné qui ne voulait pas rentrer dans la maison parce qu’il était en colère.

Celui-là, le fils aîné, n’a pas fait l’expérience de la miséricorde ; il ne peut pas imaginer que son père puisse pardonner, aimer l’autre, son frère … Il a transgressé le plus grand commandement, celui de l'amour, et cela, il l'ignore. Il ne comprend rien à l'amour et ne sait pas ce qu'est la miséricorde.

Et nous voici à l’entrée du carême avec une leçon fondamentale qui s’appuie sur un récit de ce que l’on appellera le jugement dernier. Et sur quoi serons-nous jugés ?

Sur notre désir ? Notre humilité ? Notre repentir ? Puisse le Seigneur en trouver quelques traces en nos cœurs. Sinon, c’est notre orgueil, notre recherche de la satisfaction, notre dureté, notre méchanceté qui feront le poids.

Sur quoi serons-nous jugés ? Sur ceci : ce que nous aurons fait aux autres. Le salut par le partage de Zachée devient la voie du salut quand il se fait charité. Mais une telle charité, on ne peut y atteindre si on ne voit que nos propres qualités, notre travail, notre obéissance et nos mérites. Si c’est cela le centre de notre vie, nos cœurs restent fermés, durs.

Avec l’évangile du jugement dernier, ce n’est pas la peur de l’enfer qu’il faut susciter – la peur n’a jamais induit une attitude vraiment positive et volontariste – ce qu’il faut provoquer, c’est une réflexion sur ce qui nous sépare de Dieu : le péché.

Le péché, c’est l’absence d’amour qui entraîne la séparation, l’isolement, l’opposition ou encore l’indifférence, la guerre … « L’amour. » C’est bien là le mot clé de ce dimanche.

L’amour, l’amour chrétien : reconnaître le Christ dans chaque homme. Une vraie rencontre.  Rencontrer chacun, personnellement. Non pas pour que demain soit un monde meilleur mais parce qu’aujourd’hui est le seul temps décisif pour aimer.

L’amour, non pas le simple souci humanitaire d’une forme de justice abstraite et du pauvre anonyme, mais l’amour concret et personnel de la personne humaine, toute personne humaine que Dieu me fait rencontrer dans ma vie.
 
Nous ne sommes pas tous appelés à travailler pour l’humanité, et pourtant chacun de nous a reçu le don et la grâce de l’amour du Christ. Nous savons que tous les hommes ont suprêmement besoin de cet amour personnel qui découvre en eux leur âme unique où se reflète, d’une manière originale, la beauté de la création tout entière.

Si des hommes sont en prison, si des hommes ont faim, si des hommes ont soif – soif aussi spirituellement – c’est qu’on leur a refusé cet amour-là. Ainsi, être chrétien, c’est  d’abord ouvrir nos mains et notre cœur pour qu’à l’égoïsme se substitue le partage ; à la violence, la réconciliation ; à la guerre, la fraternité ; au rejet, le respect mutuel ; à la mort la vie, éternelle.

Mais, en réalité, nous ne savons pas ce que c’est « aimer les autres », je veux dire, les aimer pour eux-mêmes et pas pour le plaisir qu’ils peuvent nous donner à nous. Et encore, aimer les plus petits, les plus pauvres, les plus malheureux. Ceux vers qui on ne tourne pas le regard, on détournerait plutôt son chemin pour ne pas les rencontrer.

C’est pourtant sur cela que nous serons jugés : « ce que vous aurez fait au plus petit des miens, c’est à moi que vous l’avez fait » dira le Seigneur. A nous, dès à présent, de faire notre bilan.

Voyez-vous, on a coutume de penser que le carême est dur parce qu’on pense à tout ce dont on va devoir se priver. Il paraîtrait encore plus dur si on pensait vraiment à l’exigence spirituelle qu’il pose. Et nous en aurons une preuve dimanche prochain, on pourrait presque dire une première expérience : il s’agira de pardonner.

Le sens réel du carême, il est là, dans ces exigences spirituelles. Si nous les oublions, si nous les ignorons, nous aurons beau respecter toutes les règles alimentaires des semaines à venir, notre carême ne sera qu’un échec lamentable !

Que le Seigneur bénisse ce temps, cette période qui commence et qu’il ouvre nos cœurs et nos esprits à la grandeur de son amour, de sa vérité et de son pardon.



Site web réalisé par Arnaud Simonis