Dimanche des Rameaux – 2012

Notre carême est maintenant terminé. Il s’est achevé par ces phrases chantées aux vêpres de vendredi : « Ayant achevé la course des quarante jours, […] nous demandons de voir la semaine sainte de ta passion ». Car c’est vrai, le carême se termine mais voici venir le moment où  notre effort devra être plus grand encore.

Nous allons entrer dans ces derniers moments qui vont nous conduire vers Pâques. Mais aujourd’hui, c’est la fête. Profitons-en pour reprendre un peu de forces. C’est une grande fête. Comme un moment de grande joie spirituelle avant d’entrer dans ces jours plus sombres de la Semaine Sainte.

Aujourd’hui, on a peut-être envie de jeter un regard en arrière, de voir comment on a passé ces quarante jours, un temps qui a paru court pour certains, des jours qui ont pu paraître bien longs, bien pénibles pour d’autres. Et puis, il y a tous ceux qui n’ont même pas commencé …

Pour ceux-là, c’est le temps de excuses que l’on cherche, des alibis que l’on se fabrique, des « bonnes » raisons que l’on invoque. Mais pour ceux-là, pour ceux qui n’ont pas pu ou pas voulu respecter le carême, il est temps encore.
Les autres vont tenter un bilan. Voir les manques : tous les moments où l’on a failli, où l’on est tombé, les faiblesses ; là aussi, on va peut-être se chercher des excuses ou bien, on voit tout ça et on est tenté de se dire qu’on est passé à côté, qu’on n’a pas réussi, qu’on n’a pas tenu. Qui sait ?

Comme toutes les expériences de vie, le carême, la « réussite » pourrait-on dire, du carême, ne se mesure pas au bilan que nous – nous-mêmes – nous pouvons en tirer. Ne sommes-nous pas trop vite contents de nous ou au contraire, trop exigeants ?

Ce n’est peut-être que plus tard, dans quelques jours, qu’une chose va se révéler, grandir en nous. Une chose qui a été semée durant notre carême sans que, peut-être, nous ne nous en soyons rendus compte. Car  bien cela le but de notre carême, on peut aussi le dire comme ça : c’était de nous rendre réceptifs à l’Esprit Saint. Et, on le sait, l’Esprit Saint n’agit pas dans de grandes démonstrations, de grandes émotions, mais dans le secret le plus intime de notre cœur.

Mais c’est bien vers une autre réalité, une autre dimension que nous allons être entraînés maintenant celle du salut du monde, du salut de l’homme, de l’être humain et donc du nôtre aussi. Un salut qui ne se gagne pas à coup de privations, de carême, mais par la grâce de Dieu et par le sacrifice volontaire du Christ, ce geste d’amour total, d’amour fou de Dieu par son propre Fils.

Il s’agit donc bien de tout autre chose que notre petite personne ! Et pourtant, c’est bien aussi à nous que cela s’adresse, c’est à nous qu’il est demandé, aujourd’hui, maintenant, de mettre nos pas dans les pas du Christ et de le suivre dans sa passion, jusqu’à la croix, jusqu’au tombeau, pour la résurrection. Et ce chemin avec Jésus, ce sont les offices de la Semaine Sainte qui vont nous permettre de le suivre.

Ainsi, nous voici sur le bord de la route qui mène à Jérusalem. Avec la foule nous proclamons que Jésus est le Messie, il est notre roi, il est notre sauveur. « Hosanna » disent les enfants qui portent les palmes. Le royaume de Dieu est inauguré dans la joie et l’allégresse. Et c’est nous, aujourd’hui qui tenons en mains ces rameaux qui ont été bénis.

Ce n’est pas simplement un ornement liturgique, ce n’est pas une mise en scène ! C’est le signe que, à notre tour, nous renouvelons notre serment à notre roi, nous confessons que son Royaume est le seul but de notre vie et qu’il est le salut du monde. Mais nous savons aussi où ce serment, cet engagement va nous mener : sur les traces de Jésus jusqu’au Golgotha, vers la croix et le tombeau : notre cheminement pour la semaine qui commence.

Lundi, mardi, dans notre paroisse, sont des jours de prière personnelle, de préparation. La lecture des textes des offices monastiques donnerait le sens eschatologique de ces journées d’attente ; le tropaire commun à ces trois jours – nous le chaterons ce soir en célébrant les matines du Lundi saint –  le dit clairement, nous sommes dans l’attente :

« Voici que survient l’Epoux au milieu de la nuit ! Heureux le serviteur qu’il trouvera éveillé, malheureux celui qu’il trouvera indolent. Veille ô mon âme : ne te laisse pas vaincre par le sommeil ! A la mort, tu serais livrée, hors du royaume tu serais rejetée, mais éveille-toi et clame : Saint, saint, saint es-tu ô Dieu, par les prières de la mère de Dieu aie pitié de nous ! »

Pour trois jours encore, on répètera la prière typique du carême, la prière de St Ephrem. Le mercredi matin, nous célèbrerons une dernière fois la liturgie des saints dons présanctifiés qui nous permettra de prendre des forces supplémentaires pour nous soutenir dans l’effort qui va nous être demandé. Au cours de cet office, nous nous demanderons une nouvelle fois pardon.
Le soir – en souvenir, disent certains de l’onction de Béthanie – nous célébrons l’office des saintes huiles. Parce que nous souffrons tous d’un mal physique, mais surtout, nous sommes tous des malades spirituels.

Ainsi pris en charge comme le voyageur par le bon samaritain, nous pouvons nous remettre dans les mains de Jésus, nous pouvons suivre les pas de Jésus. Le retrouver, pour la liturgie du jeudi matin et participer à son dernier repas, la dernière cène avec les disciples dans la chambre haute, cette ultime révélation de l’amour rédempteur de Dieu pour l’homme, de l’amour en tant qu’essence même du salut. Et nous ferons au Seigneur cette promesse : « je ne te donnerai pas le baiser de Judas ». Sommes-nous sûrs pourtant de ne pas déjà l’avoir trahi, sommes-nous sûrs que nous n’allons pas le trahir encore ? Oh ! Pas comme Judas qui l’a livré, mais comme des chrétiens capables de mesquineries ou de petites trahisons envers l’église, envers les autres …

Le soir de ce même jour, nous entrerons dans les ténèbres avec cet office que l’on appelle des « saintes souffrances » ou encore des « 12 évangiles » office qui retrace, pas à pas, la passion et la crucifixion de Notre Seigneur. Nous entendrons le récit de sa passion. Pourtant, l’accent n’est pas mis sur le côté douleur, souffrance : tandis que le Christ s’avance silencieusement vers la croix, vers la fin en toute apparence tragique, son triomphe, sa victoire sur le mal, sa glorification apparaissent en pleine lumière.

A chaque pas, sa victoire est annoncée, confessée, proclamée : par la femme de Pilate, par Joseph, par le bon larron, par le centurion avec qui, voyant mourir sur la croix celui que nous avons suivi, il ne nous reste plus qu’a proclamer : « vraiment il était le Fils de Dieu ». Ainsi sa mort, son obéissance, son amour deviennent plénitude de vie, détruisant la mort. La résurrection est annoncée.

Mais nous, nous serons toujours dans la tristesse. Le vendredi midi, nous allons célébrer l’office qui est sans doute le plus émouvant de toutes les célébrations : les vêpres de la mise au tombeau. Et nous serons là, entourant celui que nous avons suivi, celui que nous avons aimé. Il est mort. Nous pleurerons. Et le soir, nous serons devant le tombeau pour chanter les stances funèbres avec les myrrhophores venues pour embaumer le corps.

Samedi matin, au cours des vêpres qui précèdent la liturgie de Saint Basile, les 13 lectures AT seront autant de signes des prophéties annonçant le Christ et sa victoire.
 
Et nous, nous serons là, comme dans l’attente, nous souvenant de ces paroles adressées à la Vierge, la mère de Dieu, Marie à qui Jésus a dit en montrant le disciple qu’il aimait (l ‘homme qu’il aime) voici ta mère – voici ton fils. Les larmes de la mère vont se changer en joie.

La résurrection, la victoire de la vie sur la mort, la gloire de Dieu vont éclater dans cet office du samedi matin : les vêtements liturgiques, les ornements de l’église vont passer du noir au blanc : le tombeau est vide ! Il est ressuscité !

Et on se préparera pour la grande nuit, la nuit la plus lumineuse de l’année. Car toujours, au cours des jours sombres de notre carême, des jours dramatiques de la semaine sainte, comme au long des jours sombres ou des moments dramatiques de notre vie, c’est bien cela qui doit nous guider, nous porter : la lumière de la Résurrection !

Gardez-là dans votre cœur, tenez-en le souvenir allumé dans vos yeux, c’est elle qui sera notre guide et cela, c’est peut-être notre expérience fondamentale, essentielle, je dirais « vitale » des jours à venir.



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