Reliques et saint Alexis

Une foi pour toutes - 12 novembre 2012
A propos des reliques

Bonjour !
Une fois n’est pas coutume, je voudrais conjuguer cette émission à la première personne du singulier. Le temps d’une réflexion, d’un témoignage un peu personnel. L’objet : les reliques. Car c’est donc bien d’objet qu’il s’agit. Et rien que l’énoncé de ce mot peut évoquer de vagues souvenirs de périodes de l’histoire où il était question de trafic, de faux, de mystifications, bref de ces choses que l’on dirait aujourd’hui sulfureuses et qui entourent ces éléments qui, pourtant, ont fait – et font encore – partie d’une forme de piété, souvent populaire et souvent liée aux pèlerinages

C’est vrai que les histoires de reliques – rarement des histoires très catholiques ou très orthodoxes, pour le dire de façon familière – des histoires de reliques, on en connaît ; la plus célèbre étant sans doute celles de ces marins de Bari ramenant les restes de saint Nicolas pour la réputation de leur ville.

C’est vrai qu’une ville qui pouvait se targuer de posséder les reliques d’un grand saint voyait, non seulement sa renommée, mais surtout son commerce prospérer au nombre de gens venus pour les vénérer. Ne dit-on pas que Liège doit une bonne part de son développement à la présence des reliques de saint Lambert ?

Ajoutez à cela le tout dubitatif de notre société cartésienne et matérialiste et vous avez les ingrédients de ce qui constitue sans doute l’état d’esprit de beaucoup d’entre nous à propos des reliques. C’était aussi le mien. Jusqu’à la rencontre avec le père Alexis Medvekov.

Pourtant, rien ne pouvait présager pareille rencontre. Le père Alexis est mort en 1934, je suis né en 1945. Certes, il y a eu cet événement, en 1956, mais c’était en Savoie, j’étais en Wallonie. L’événement s’est passé au cimetière où le prêtre Alexis avait été enterré. Mais il convient peut-être que je vous raconte brièvement la vie de cet homme que l’on pourrait dire  « ordinaire » même si, comme beaucoup de gens de sa génération, il a connu un destin souvent tragique, toujours douloureux.

Père Alexis est né en 1867 dans un village du nord de la Russie. Son père, prêtre lui-même, meurt peu après et sa famille se retrouve dans la misère. Malgré tout, le petit Alexis fait des études au séminaire de Saint-Pétersbourg. Ensuite, il sera chantre puis lecteur, pendant cinq années. Il se marie.

Ses amis le pressent de devenir prêtre. Humble et modeste, il hésite. Il va en parler avec le père Jean à Cronstadt (celui qui deviendra saint Jean de Cronstadt) qui l’encourage et, la veille de Noël 1895, il est ordonné diacre ; prêtre deux jours plus tard. Il a 28 ans. Il se voit assigner une paroisse pauvre qui dessert treize villages. Il y servira durant 23 ans dans l’amour et le dévouement pour ses fidèles.

1917, la révolution. Très vite, le père Alexis est arrêté, emprisonné, battu (il en gardera des séquelles tout le restant de sa vie) et il est même condamné à mort mais sa famille et ses enfants spirituels parviennent à le sauver.

Il choisit l’exil. Part en Estonie où il est obligé de travailler dans les mines pour nourrir sa famille. Mais sa santé se détériore très vite. Il finit comme garde de nuit. Après plusieurs années d’interdiction de célébrer, il est désigné dans une paroisse importante d’où il continuera à s’occuper des émigrés, ses semblables. Ses dix années d’exil en Estonie ne seront qu’un long calvaire pour lui et sa famille. Sa femme y meurt en 1929.

C’est cette année-là qu’il se tourne vers le Métropolite Euloge, à Paris, celui qui avait la responsabilité des paroisses russes en Europe Occidentale et qui l’accueille à la cathédrale saint Alexandre Nevsky, rue Daru, avant de l’envoyer en décembre 1930 à Ugine, en Savoie, où quelques 2000 russes sont venus travailler aux aciéries, et  où une paroisse vient d’être créée. Il a 63 ans.

A Ugine, le père Alexis reçoit un salaire, un logement, du charbon pour se chauffer. Mais il distribue aux pauvres une bonne part de ce qu’il reçoit. Il aime aussi s’occuper des enfants. Mais certains de ses paroissiens ne comprennent pas le père Alexis et ne l’aiment pas. Profitant de sa bonté et de sa patience, ils murmurent contre lui, se plaignent que les offices sont trop longs, se moquent du mauvais état de sa soutane… Même au sein de sa famille, il vit dans la solitude et l’indifférence. Le conseil paroissial lui mène la vie dure. Un petit groupe de fidèles va même jusqu’à l’inquiéter durant les offices. Certains portent plainte contre lui auprès de l’archevêque. Mais la majorité des fidèles prennent sa défense. Le Métropolite Euloge comprend la situation, confirme l’archiprêtre dans ses fonctions, écarte les mécontents et un nouveau conseil paroissial est désigné.

Mais tout cela a fortement marqué le père Alexis. Il doit être hospitalisé à Annecy en juillet 1934. Le 22 août de cette même année, à l’aube, il s’éteint discrètement et rend son âme à Dieu.

Tous, même ceux qui l’ont critiqué, viennent lui rendre hommage. Les funérailles sont célébrées tout en blanc, dans une atmosphère pascale, une imposante procession accompagne le défunt au cimetière d’Ugine.

22 août 1956, jour anniversaire de ses funérailles, sous un soleil brûlant, les fossoyeurs se mettent à l’ouvrage près de la tombe de l’archiprêtre Alexis Medvedkov. Depuis trois ans, ils ont entrepris de déterrer les morts du cimetière municipal d’Ugine en Savoie pour faire place à de nouveaux immeubles. On a donc demandé aux familles de transférer les restes de leurs défunts dans un nouveau cimetière. Ainsi, mois après mois, avec pelles et pioches et parfois des engins mécaniques, les ouvriers ont-ils dû exhumer les ossements, les mettre dans des cercueils plus petits et les transporter vers de nouvelles sépultures.

Ils creusent un peu plus d’un mètre puis, brusquement, une force inconnue les empêche de continuer. Ils creusent à la main et bientôt, à leur grande stupéfaction, ils découvrent un homme parfaitement intact : son visage et ses mains sont comme de cire, ses vêtements et l’évangéliaire posé sur sa poitrine ne sont pas abîmés, le tissu lui-même ne se laisse pas déchirer. Pourtant, le cercueil est complètement décomposé et le corps de cet homme, décédé d’un cancer de l’estomac, repose depuis 22 ans dans une terre froide et humide !

Le corps est toujours souple. L’émotion parmi les fossoyeurs est grande. On appelle un médecin. Lui-même s’écrie : « C’est un vrai miracle ». En tout cas, un signe de Dieu envers son humble serviteur.

En 2004, le patriarcat œcuménique de Constantinople le proclame saint Alexis d’Ugine.  C’est un saint de notre temps. Loin des hagiographies édifiantes et des exploits ascétiques mais témoin d’une vie, sans doute marquée par la souffrance, mais avant tout, empreinte de charité et d’amour chrétiens. Témoin aussi de cette conception de l’homme déifié qui particularise la pensée orthodoxe.

«  Pasteur bien-aimé du Christ Dieu, tu fus une règle de foi et un exemple de miséricorde. Tu brillas par ta sollicitude envers ton troupeau à l’étranger, et tu fus révélé comme étant glorifié par Dieu. C’est pourquoi reposant avec ton corps dans l’incorruptibilité, et en esprit te tenant devant le trône divin, prie le Christ Dieu de nous affermir dans l’orthodoxie et la piété et de sauver nos âmes. »

C’est ce que chantent les moniales du monastère Notre Dame de toute Protection à Bussy-en-Othe où le corps est maintenant dans la nouvelle église et est présenté à la vénération des fidèles. Depuis qu’il a été exhumé, il n’a pas changé. Il est là, sous son couvercle de verre et dans ses vêtements sacerdotaux.

Et c’est là que la rencontre a eu lieu.

Une rencontre, oui. Parce que, à plusieurs reprises, j’ai eu l’occasion de célébrer des offices de prière et d’intercession devant ce corps incorrompu et aujourd’hui incorruptible. Parce que, à la fin de l’office, le couvercle de verre était enlevé et que l’on pouvait vénérer ce corps directement, avec juste ce tissu sur le visage, comme un dernier voile d’humilité.
Est-ce aussi parce que – après avoir lu sa vie – on semblait connaître cet homme ? Parce que, d’une certaine façon, il avait été notre contemporain ? Toujours est-il que quelque chose de fort se passait à chaque fois. Oui, on dit quelque chose de fort quand on ne trouve pas les mots pour exprimer cette émotion, ce sentiment mêlé de respect, d’une certaine crainte, d’une évidente incompréhension et de tout ce qui vous dépasse mais apparaît aussi tellement simple, sans sophistication aucune, sans effet, sans artifice. On est là dans le vrai d’une réalité qui est tout autre et on se dit que les yeux désormais clos de celui qui repose et que nous prions voient maintenant la gloire et la face de Dieu, et qu’il peut – si nous lui ouvrons notre cœur – nous en transmettre la grâce.

Depuis qu’il est là, dans cette grande église de la Transfiguration,  que des pèlerins viennent le prier, saint Alexis a déjà fait … des miracles. Oh ! On hésite même à utiliser ce mot. Non pas parce qu’on doute, mais parce que ce qui est donné tient de l’intime, de ces petites choses de la vie qui peuvent tant compter. Dans sa vie à lui, saint Alexis n’a jamais été un homme de grandes manifestations. Il est resté tel dans la mort. Les guérisons, les grâces reçues n’ont donc rien de spectaculaire, mais elles n’en sont pas pour autant moins réelles et moins fortes.

Tous ceux qui ont pu, ainsi, prier et célébrer autour du saint et vénérer son corps devenu relique vous le diront : on ne sort pas indemne de pareille expérience, mais évidemment, c’est toujours pour un mieux. Les fidèles de la paroisse de Liège qui ont participé à l’un ou l’autre de ces pèlerinages pourront vous le dire.

Il y a donc un lien entre le monastère de Bussy et la chapelle de Banneux. Tous deux sont dédiés à la Mère de Dieu de toute protection et, désormais, il y a, dans la chapelle de Banneux, une relique de saint Alexis d’Ugine. Une vraie sainte relique.

Ici pas de doute sur l’origine. Ici pas de pensée mercantile. Seulement la possibilité d’une prière, d’un office, d’une vénération. Oui, la relation personnelle avec ce saint connu, visible, contemporain, a tout changé. Ce fragment de peau, cette relique est chargée d’une force spirituelle qui dépasse la simple émotion que l’on peut ressentir.

Le samedi après-midi où cette relique a été déposée dans la chapelle, une douzaine de personnes étaient là : des orthodoxes, des catholiques, des pèlerins de passage. Une heure de célébration et puis un long moment de silence, de recueillement, de prière. Un moment impressionnant que, là encore, on ne pouvait commenter que comme quelque chose de très fort.

Saint père Alexis, fidèle serviteur qui sur terre portas la croix du Christ et t'endormis dans l'espérance de la résurrection pour la vie éternelle, reçois ce chant que nous t'offrons en action de grâce pour ton zèle, ton amour et ton humilité. Tu connus l'exil et ta fidélité fut éprouvée sur une terre étrangère, mais tu y témoignas de ton Dieu et nous appris que le seul exil est de se détourner de lui et de ne pas aimer son prochain. Au nom du Christ, tu connus une vie de souffrances et de persécutions parmi les tiens, mais tu en triomphas par la patience et le pardon et nous appris que la vraie souffrance est de perdre la lumière de la foi et l'espérance en la résurrection. Il t'est donné à présent de contempler la Face de Celui que tu n'as pas cessé de servir. Aussi, père saint, intercède pour nous, humbles pécheurs, afin que nous marchions dans les voies du Seigneur et que nous soyons, nous aussi, rendus dignes d'être appelés ses serviteurs. Que dès ce monde nous unissions nos voix à la tienne, à celles des Anges et de tous les Saints et jouissions de cette bienheureuse communion pour rendre grâce en tout à Dieu, unique Père digne de louange qui nous ouvre le chemin de la mort à la vie dans la résurrection de son Fils Unique, par la grâce du Saint Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Amen.

La relique est dans la chapelle orthodoxe de la Mère de Dieu de toute protection, à Banneux. Il est donc possible, en groupe, bien sûr, et sur simple demande, de vivre cette expérience de prière et de vénération à saint Alexis. Une joie spirituelle, un réconfort.

Au revoir.
Que Dieu vous garde.



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