Les béatitudes – Lc 6, 17-23

Fête paroissiale de saint Nicolas à Lille – 2012

En relisant ce passage de l’évangile, j’ai pensé au père Alexis. Quand on raconte sa vie, on se dit que c’était un homme ordinaire. Oh, bien sûr, comme des millions de gens comme lui ont connu la prison, les tribunaux, la misère, l’exil … Le père Alexis Medvekov. J’ai été marqué par notre rencontre. Pourtant, il est mort onze ans avant ma naissance.

Ce prêtre, que l’on qualifie aujourd’hui d’humble et fidèle serviteur du Christ, a connu la prison, les mauvais traitements dès les premiers temps de la Révolution d’Octobre ; il a même été condamné à mort mais sa famille et ses enfants spirituels sont parvenus à le sauver. Il part en Estonie. Il travaille dans les mines, on lui interdit de célébrer, enfin, il est désigné dans une paroisse importante où il continuera à s’occuper des émigrés. Ces dix années d’exil en Estonie ne seront qu’un long calvaire.

Il choisit l’exil, il vient à Paris. Le Métropolite Euloge l’envoie à Ugine, en Savoie où une paroisse vient d’être créée. Pour le père Alexis, les conditions de vie s’améliorent : il reçoit un salaire, un logement, du charbon pour se chauffer ; mais il distribue aux pauvres une bonne part de ce qu’il reçoit tout en vivant dans la solitude et l’indifférence. Il y meurt  en 1934. 22 ans après, des ouvriers municipaux chargés de transférer les dépouilles du cimetière qui allait devenir un lotissement, vont retrouver son corps intact. Son corps, il est aujourd’hui dans la grande église du monastère de Bussy-en-Othe. C’est là que notre rencontre a eu lieu. Ma rencontre avec celui qui est depuis 2004,  saint Alexis d’Ugine.

Pauvre, il le fut. La faim, il en a souffert (mais ce qui le portait, c’était la faim de Dieu). Peut-être a-t-il pleuré. Et les hommes l’ont haï, et pas seulement les Bolchéviques, certains de ses paroissiens d’Ugine ont comploté contre lui. Les béatitudes que nous venons d’entendre, il les a vécues. Sa récompense, il l’a reçue. Dieu a accueilli son serviteur en préservant son corps de la corruption.

Mais faut-il donc mourir pour avoir sa récompense ? N’y a-t-il pas autour de nous des gens qui portent en eux ce je-ne-sais-quoi fait de sérénité, de paix, de sagesse. Oh ! Toute simple. Oui, eux aussi ce sont des gens ordinaires. Mais ils ont vécu ce que l’on appelle parfois dans le langage courant des épreuves, des moments difficiles, des deuils, des déchirement … mais ils ont gardé cette volonté, cette espérance au-delà de tout espoir, cet abandon entre les mains du Seigneur qui les faisait toucher – sans le savoir sans doute – à ce que nous appelons la Vie éternelle. Une étincelle de Vie éternelle … Voilà peut-être ce qui brille dans leurs yeux. Et ils sont là, autour de nous, prêts à d’autres rencontres.

Ont-ils déjà reçu leur récompense ? Père Alexis, qui ne se plaignait jamais de son sort, qui se retrouvait muet devant son évêque alors que ses opposants l’accablaient de critiques n’avait-ils pas, déjà, en lui, cette sérénité de se savoir aimé du Christ ?

Spirituellement, il est vivant aujourd’hui, parmi nous. Avec ceux qui nous entourent, il partage ce même témoignage de l’amour de Dieu plus fort que la misère, qui peut – quand on veut bien l’accueillir – se révéler paradoxalement dans la souffrance. Mais ils portent aussi cette exigence de l’attention à l’autre, de la miséricorde.

Avant de leur parler, avant de leur donner ces balises sur le chemin de la vie que sont les Béatitudes, Jésus va vers les gens. Il en chasse les esprits impurs, il les guérit. Comme si ces gestes de charité étaient un préalable à la parole, comme s’il s’agissait de soigner les corps pour mieux ouvrir les esprits et les cœurs.

Certes, j’aurais pu parler de saint Nicolas, puisque c’est à l’occasion de la fête que nous lisons ce passage de l’évangile de Luc. J’ai préférer évoquer saint Alexis, parce qu’il nous est plus proche dans le temps, parce qu’il est quelqu’un comme nous. Et que nous pourrions devenir quelqu’un comme lui.

Pas besoin pour cela d’être prêtre, de souffrir de mauvais traitements ou l’exil. La vie, notre vie, se charge bien de nous apporter notre lot de peines et de tourments. Puisse Dieu nous libérer de nos vieux démons – ceux de l’égoïsme, de la colère, de l’orgueil ou de l’indifférence – et nous ouvrir le cœur à son amour et à sa tendresse afin que nous puissions vivre comme il nous l’a appris et, nous sentant ainsi dans la main du Seigneur, nous sentir aussi … bienheureux.



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