17e dimanche après Pentecôte – 2013 - Mt 15, 21-28

Au monastère de Bussy-en-Othe

L’Évangile est une Parole vivante qui nous nourrit, qui nous guide, qui éclaire notre vie. Mais quelque fois, la vie elle-même peut éclairer d’une manière particulière certains de ses passages. Ainsi en est-il pour moi de ce récit de la rencontre de Jésus avec la Cananéenne que j’ai relu comme en écho à une expérience vécue tout récemment et que je voudrais partager avec vous.

C’était l’autre vendredi, en fin de journée. On m’appelle du service des soins intensifs en pédiatrie dans un hôpital voisin. Un enfant est en danger de mort. La famille demande pour lui le baptême. Il a à peine quinze mois, il s’est noyé dans la baignoire. Dans la petite chambre, les parents, la famille, les proches. J’ai de la peine à me déplacer pour ce rituel très court mais si profond. Des larmes en abondance, des sanglots non retenus.

J’ai pensé : il y a des moments où on voudrait vraiment pouvoir faire un miracle ! Tout en mesurant la grande naïveté de cette idée qui ne se justifiait que par la profonde compassion que l’on peut ressentir en pareilles circonstances. Et sans doute aurais-je pu appliquer à moi-même cette phrase de l’évangéliste Luc parlant de Pierre sur le Thabor : « il ne savait pas ce qu’il disait ».

C’est peut-être là une des explications du silence de Jésus face à la Cananéenne qui venait – elle aussi – demander la guérison de sa fille : il fallait qu’elle se rende bien compte de ce qu’elle disait, de ce qu’elle demandait, et ses disciples tout autant : le fait qu’elle cesse de les importuner n’est pas une « bonne » raison de lui donner satisfaction.
Certes, la souffrance (surtout celle des innocents) est lourde à supporter et le silence apparent de Dieu peut provoquer le doute. Il devrait plutôt susciter ce surcroît d’amour qui doit porter nos demandes et surtout cette foi, cette confiance en Dieu, au-delà de nos propres doutes, de nos propres questionnements.
Le Christ a donné à ses apôtres le pouvoir de guérir. Pas à nous. Mais que ferions-nous d’un tel pouvoir ? L’utiliser selon nos émotions, nos sympathies ? En tirer un profit personnel, fut-il de notoriété ? Quels seraient-ils pour qu’il en advienne « selon nos désirs » ?

C’est que nous n’avons même pas l’humilité de la Cananéenne qui prend la place « des petits chiens sous la table de leur maître », adoptant ainsi une position de réalisme quant à sa condition, mais sans résignation et comme preuve aussi de sa recherche, de sa faim et sa soif de la parole de Dieu. Et si elle n’en avait pas ainsi appelé à la grâce de Jésus, rien n’aurait changé dans sa vie.

« Avec crainte de Dieu, foi et amour, approchez » dit le prêtre en sortant avec le calice pour distribuer la communion. C’est l’état d’esprit qui doit être le nôtre en allant vers le Seigneur, et pas seulement pour recevoir la Sainte Communion, mais aussi lorsque nous nous adressons à lui pour une quelconque demande. Ce sont en quelque sorte les trois conditions pour que, par la grâce reçue de Dieu, quelque chose change dans notre vie.

Et des grâces, nous en avons déjà reçues ! Ne nous est-il pas arrivé parfois de dire – en racontant un événement – c’est un miracle ! Et qu’avons-nous fait ? Lorsque Jésus guérit dix lépreux, un seul revient pour le remercier et rendre grâce à Dieu. Serons-nous (ou avons-nous été) celui-là ?

Et puis, si le don de guérison ne nous a pas été fait, n’avons-nous pas reçu d’autres grâces ? Au grand jamais selon nos mérites, mais « selon la capacité de chacun ». Comme les talents reçus par les serviteurs. Cinq à l’un, deux à l’autre. Mais celui qui en avait reçu cinq a pu en rapporter cinq autres, pas un de plus. Il nous revient donc de faire fructifier ce qui nous a été confié.

Ainsi pourrons-nous être des instruments entre les mains de Dieu, des instruments de sa grâce et de son amour. Et si nous ne sommes pas des Stradivarius, tâchons pour le moins d’être plus que des crincrins de foire par la force que le Seigneur lui-même aura mis en nous.

Dans la chambre d’hôpital, des larmes en abondance, des sanglots non retenus. Après le baptême de l’enfant, une prière pour les malades. On sait ce qui va arriver. L’infirmière nous dit : « il ne respire plus tout seul, c’est la machine … » Pourtant, les larmes ne coulent plus, les sanglots sont apaisés. Certes les visages restent graves, mais on y lit comme une consolation, un apaisement : la grâce du baptême a rejailli sur tous ceux qui étaient là. Comme le mercredi suivant, les prières permettront de porter le deuil lors des funérailles.

« Tout ce qu’on pouvait faire, nous l’avons fait » me dit quelqu’un. Tout ce que nous pouvions faire … Oui, on aurait voulu faire plus, mais encore faut-il d’abord faire, jusqu’au bout, de toutes ses forces, et surtout de tout son cœur, ce que l’on peut faire, par la grâce de Dieu.

La Cananéenne a obtenu la guérison de sa fille. Une maman porte le deuil de son petit garçon. Mais elle est enceinte. Mystère profond de la vie qui sans cesse se renouvelle. Une vie qui, finalement, est plus forte que la mort.

C’est cela la vie en Christ. Nous connaissons la souffrance, la peine et la douleur, les affres de la croix, mais c’est pour vivre dans la lumière de la résurrection. Cette lumière, cette vie même dont l’Evangile porte témoignage, Parole vivante qui nous nourrit, qui nous guide. Qu’elle éclaire ainsi toute notre existence.




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