Fils prodigue 2014 - Lc 15, 11-32

« Ton frère était mort et le voilà revenu à la vie. Il était perdu et le voilà retrouvé. » D’un point de vue théologique, le message de l’évangile d’aujourd’hui est clair : l’homme, l’être humain, Adam qui avait réclamé de Dieu sa part d’héritage, qui avait voulu prendre pour lui le don du Seigneur, qui avait voulu vivre pour lui-même, loin de son créateur, l’homme, Adam est revenu à la vraie vie, il est sauvé, il a retrouvé le chemin de sa vraie demeure qui est près de son Dieu, qui est près de son Père.

Pour cela, il a dû connaître la faim. Celui qui, aujourd’hui, ne connaît pas cette faim, ce désir de Dieu, celui-là ne se mettra jamais en route vers le Père, il restera à garder le troupeau de ses mesquineries, la masse de ces choses de la vie qui sont souvent si futiles mais qui, pourtant, à ses yeux, ont tant de valeur.

Le fils prodigue aurait voulu pouvoir manger la nourriture des cochons. Il lui semblait que – pour lui – c’était vital. Combien de choses ainsi nous paraissent-elles importantes, de combien de choses disons-nous qu’on ne pourrait pas s’en passer … alors qu’elles n’ont pas plus de valeur que ces caroubes que l’on donne au troupeau de porcs.

Le jeûne, le carême doivent nous aider à retrouver, à trouver peut-être, cet appétit d’une autre nourriture. Nous faire retrouver le souvenir de ce pain qui est distribué aux serviteurs du Père, aux serviteurs de Dieu. Car, bien sûr, nous avons dans cette histoire le rôle du fils qui revient vers son Père. C’est cela notre chemin de carême, notre cheminement vers Pâques. C’est comme un retour d’exil.

Le Fils prodigue est parti pour un pays lointain. « Un pays lointain » c’est un peu la définition que nous pouvons retenir de notre condition humaine où nous sommes exilés de Dieu, séparés de la vraie vie et la nostalgie que nous ressentons est celle d’une autre réalité,  c’est cela le repentir.

Le repentir, ce n’est pas une énumération, un catalogue, une liste de fautes, de péchés, de manques. Le repentir n’a rien à voir avec le fait de plaider coupable devant un quelconque tribunal. Le repentir n’est pas un sentiment de culpabilité mais un sentiment de rupture, de séparation : nous sommes séparés de Dieu, exilés bien loin de Lui. Comme le fils prodigue s’est exilé, volontairement, loin de son père.

Le père. C’est la deuxième figure importante de ce passage d’évangile. Nous avons dit : c’est le Père céleste qui accueille l’homme qui s’est séparé de Lui. Mais cela peut-être aussi tout simplement pour un homme ou une femme qui a vu un fils, une fille, un ami, un frère s’éloigner. C’est la vie qui sépare (on a chacun la sienne), ce sont les relations qui deviennent difficiles, c’est parfois la brouille, la querelle … Et peut-être, un jour, le retour. On retrouve celui ou celle dont on a été séparé ou même qui s’est séparé de nous. Qu’allons-nous faire ?

Allons-nous tuer le veau gras, festoyer ? Ou allons-nous lui faire le reproche de toutes ces années passés, le reproche d’une dispute, d’une séparation ? Allons-nous lui mettre l’anneau au doigt en signe d’une alliance renouvelée ? Serons-nous capables de l’accueillir, de lui rendre sa place à nos côtés, dans notre cœur ?

Serons-nous capables – comme le père qui voit son fils revenir – d’aller vers celui ou celle qui nous a blessé ou peut-être que, nous-mêmes, nous avons blessés et, dans un vrai repentir, demander son pardon ? Serons-nous ce père aimant qui se réjouit de revoir son fils en bonne santé ?

Ou alors, peut-être serons-nous ce fils aîné qui fait tous les reproches à son père ? Réfléchissons un peu. Imaginons. Nous, qu’aurions-nous fait à sa place. Imaginez ! Vous êtes restés près de vos parents, vous avez toujours travaillé avec eux, pour eux. Même que, quand vous leur demandiez de l’argent pour aller faire la fête, ils se montraient peu généreux. Mais vous, vous étiez-là, vous avez « fait votre devoir ». Et le frère, lui, qui est allé dépenser tout son argent, se ruiner dans les cafés, passer ses nuits avec des femmes … il revient parce qu’il n’a plus un franc et on fait la fête ! Vraiment, ce n’est pas juste !

Ce n’est pas juste. Voilà ce qu’on dirait. Parce que nous, nous avons été justes et bons et … Tiens, ça ne vous rappelle rien ? Quelqu’un qui dit : moi, j’ai respecté le jeûne deux fois par semaine, moi, j’ai payé la dîme … Dans les deux fils, on retrouve en quelque sorte ces deux figures que nous avions rencontrées dimanche dernier : le pharisien et le publicain. Celui qui se justifie et celui qui s’humilie. Le fils aîné a été fidèle, il a servi son père et il fait le compte de ce qu’il a fait. Comme nous, nous pourrions dire : Seigneur, regarde comme je suis, je prie (enfin, j’essaie), je viens à l’église (enfin, quand je peux), je me dévoue pour la paroisse, pour les autres (enfin, comme je peux) et qu’est-ce que j’ai de toi ?

Et celui-ci, et celle-là … Ils ne font pas ceci, ils ne font pas cela, ils sont comme ceci, ils sont comme cela, et tu les gardes dans ta maison. Oui, parce que – heureusement pour nous – Dieu n’a pas le même sens de la justice, la même notion de l’amour que nous.

Il accueille celui ou celle que nous rejetons, il aime celui ou celle que nous détestons. Mais voilà, il nous demande – si nous voulons être ses serviteurs et manger du pain de son Père – il nous demande d’accueillir et d’aimer comme Lui, de pardonner et de refonder toujours de nouvelles alliances. Sans quoi, notre vie sera pareille à celle du fils prodigue, à l’époque où il était juste bon à garder les cochons.

Quel fils serons-nous ? Qui serons-nous lorsque nous venons à l’église pour prier ? Le Pharisien, ou le Publicain ? Et rappelez-vous, celui qui en est sorti justifié.

Justifié, justice, juste … Oui, on peut être sauvé parce qu’on est juste, pour autant qu’on n’en tire aucune gloire personnelle. Mais, si nous pouvons être sauvés, c’est par le Christ et par sa grâce et seulement par sa grâce.

Et sa grâce, le Seigneur l’accorde dans sa grande miséricorde. Et si le père est allé à la rencontre du fils cadet qui revenait vers lui, il est aussi sorti pour aller vers le fils aîné qui ne voulait pas rentrer dans la maison parce qu’il était en colère.

Celui-là, le fils aîné, n’a pas fait l’expérience de la miséricorde ; il ne peut pas imaginer que son père puisse pardonner, aimer l’autre, son frère … Il a été jaloux et sa colère l’a rendu aveugle. Parce qu’il trouvait que « ce n’était pas juste ». Le Pharisien aussi parlait de justice mais lui, c’est son orgueil qui l’a rendu aveugle.

En fait, le fils ainé avait bien de la chance, mais il ne le savait pas. Dans ce qu’il a vécu -  et même si c’est par sa faute – le fils prodigue s’est rendu compte, lui, de ce qu’il avait perdu.

Et ce dimanche nous invite à nous rendre compte, nous aussi, de que ce que nous avons perdu :  notre vrai visage, notre propre beauté spirituelle, que nous sommes loin de notre vraie demeure, loin de la vraie vie. Nous, parce que nous sommes des hommes, des femmes, des êtres humains.

Et c’est bien de moi, c’est bien de vous, c’est bien de nous qu’il s’agit. Pas d’Adam et Eve et de leur paradis perdu ! Ici, c’est bien de nous qu’on parle : nous qui avons reçu lors du baptême la vie nouvelle en Christ lui-même, nous qui avons reçu le don de l’Esprit Saint, nous à qui il fut donné par ce baptême et cette chrismation, la joie du Royaume éternel alors que nous étions faits « fils et filles de Dieu. »

C’est cela que nous avons perdu, par notre vie, dans notre condition humaine.

Voilà le sentiment fondamental, central de ce dimanche : celui de l’exil. Il est marqué au point de vue liturgique par le chant que le chœur a entonné au cours de la vigile et qui sera repris aujourd’hui avant la communion : « Au bord des fleuves de Babylone ». C’est le psaume 137, celui de l’exil, de la captivité du peuple d’Israël à Babylone.

C’est le chant de l’homme qui se rend compte de ce qu’il a perdu, qui réalise sa situation d’exilé loin de Dieu ; qui comprend que rien dans ce monde ne pourra combler ce vide ; qui devient un pèlerin de l’Absolu et qui se met en marche, en marche vers Dieu comme le Fils prodigue s’est mis en marche vers son père.

Car c’est aussi la leçon de ce dimanche, ce dimanche qui donne un sens particulier à notre carême, celui d’un retour. Mettons-nous en marche vers le Père en suivant ce chemin qu’est le Fils et guidés, portés par le souffle de l’Esprit saint.



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