19e dimanche après Pentecôte 2014 - Lc 6, 31-36

« Aimez vos ennemis et prêtez sans rien attendre en retour ». Ce n’est pas une recommandation, un conseil, c’est un précepte, un commandement nouveau. Nouveau, en tout cas pour ceux qui écoutaient Jésus, pour ses contemporains qui l’entendaient prêcher. Et, on le sait quelques fois, ses paroles scandalisaient ses auditeurs.
Déjà l’idée de prêter sans rien attendre en retour … Prêter ainsi, c’est perdu. C’est perdu ou c’est donné. Oui, et, déjà à l’époque, si on prêtait c’était pour recevoir avec un intérêt. Jésus lui-même n’utilise-t-il pas cette image lorsqu’il raconte la parabole des talents, lorsqu’il fait dire au maître, s’adressant à son serviteur qui avait enterré l’argent pour ne pas le perdre : « Il te fallait […] placer mon argent chez les banquiers : à mon retour, j’aurais recouvré mon bien avec un intérêt ». C’est donc bien que les contemporains de Jésus savaient de quoi on parle. Nous aussi, d’ailleurs.
Mais quant à aimer les ennemis … À la limite, ceux qui entendaient ses paroles de la bouche du Christ se demandaient peut-être même de quoi il parlait. C’est que, dans la tradition juive, selon la Loi de Moïse, il n’était écrit nulle part qu’on devait les traiter ainsi, au contraire, pour un bon Israélite il était légitime de haïr et de maudire les ennemis (on en a bien des exemples ne fut-ce que dans les psaumes), il fallait haïr les ennemis parce qu’ils étaient considérés comme des ennemis de Dieu ! Avec une bonne raison, on pouvait donc laisser s’exprimer toute sa haine.
On mesure déjà là tout le chemin qui a été fait, comment le christianisme a influencé la société elle-même pour faire de la haine un sentiment répréhensible, amoral … (Soit dit par parenthèse et sans jeter l’anathème sur qui que ce soit, on voit, de nos jours, une résurgence de la haine présentée comme un sentiment positif et une motivation pour des choses présentées comme grandes, y compris la violence, y compris le meurtre, y compris le terrorisme).
Aimez vos ennemis. C’est un commandement nouveau. Et pourtant, n’avons-nous pas entendu Jésus lui-même proclamer haut et fort : « Ne pensez-pas que je sois venu pour abolir la Loi ou les Prophètes » et il disait même « avant que ne passent le ciel et la terre, il ne disparaîtra pas de la Loi un iota, pas un trait » mais il ajoutait « que tout ne soit réalisé », comme il avait dit aussi « je ne suis pas venu pour abolir, mais pour accomplir ».
Et qu’est-ce que cet accomplissement ? Quel est ce moment où tout sera réalisé ? C’est ce temps que nous appelons chaque fois que nous récitons le Notre Père : que ton règne vienne, que ton règne arrive. Et qu’est-ce que le règne de Dieu sinon celui de l’Amour ?
Aimer les ennemis. Ce qui semble impossible aux hommes est possible pour Dieu. C’est donc en Dieu et en Dieu seul que nous pouvons aimer nos ennemis. Ainsi, ce précepte d’amour que donne Jésus peut nous être une force, comme peut l’être la charité qui oublie les injures, parce que les seules limites seraient celles de la bonté du Père qui, on le sait, est précisément sans limites. Jésus ne nous le rappelle-t-il pas, comme un encouragement : il fait briller le soleil sur les méchants comme sur les bons.
C’est un encouragement, oui. Car pouvons-nous dire – sans nous tromper ou sans commettre le péché d’orgueil – que nous figurons parmi les bons ? C’est un encouragement, c’est aussi une voie qui nous est indiquée. Non, le royaume de Dieu ne s’établit pas par les armes, non, le royaume de Dieu ne se force pas par la violence. Le Royaume de Dieu ne viendra que par l’amour, l’amour dont nous aurons été capables, l’amour qui nous aura guidés, l’amour que nous aurons partagé.
On verra, dit Jésus, que vous êtes mes disciples à ce que vous vous aimez les-uns les autres. Mais pas seulement entre nous, pas seulement nos semblables (cela dit, ce serait déjà un bon début) mais tous ceux qui vous entourent, tous ceux qui vous approchent. Chacun pour soi, chacun pour ce qu’il est.
Car l’amour chrétien, c’est l’amour du prochain, du frère, du pauvre et même de l’ennemi. L’amour chrétien ce n’est pas un sentiment altruiste ou philanthropique pour l’humanité, pour le tiers-monde, pour les réfugiés … Oh ! On peut tenir de beaux discours à ce propos mais qu’un réfugié vienne frapper à notre porte, qu’un Somalien vienne nous demander de l’aide, qu’un homme, tout simplement, vienne pour demander fut-ce une parole d’encouragement, et on verra comment nous réagissons : je n’ai pas le temps de m’occuper de toi, je dois œuvrer pour le tiers-monde, lutter contre la faim, manifester pour la paix. Mais en attendant, toi, tu peux rester dans ton marasme, en attendant, je fais des misères à mon voisin parce qu’il me dérange avec son chien qui aboie sans cesse.
L’amour chrétien est un amour incarné et qui s’incarne dans l’autre, celui qui me tend la main, celui que je croise, celui que je rencontre. C’est sans doute moins spectaculaire mais ce n’en est que plus profond, plus important. Un pas, un petit pas, mais une avancée déterminante vers le Royaume de Dieu.




Site web réalisé par Arnaud Simonis