23e Dimanche après Pentecôte – 2014 - Eph 2, 4-10 – Lc 8, 27-39

Au monastère de Bussy-en-Othe

Un homme avait une grande maison, entourée d’un grand parc. C’était son monde. Il y avait ses richesses, il y trouvait sa nourriture, il avait surtout ses idées. Il avait trouvé mille choses qui lui rendaient la vie plus facile. Mais sa vie, il avait l’impression qu’elle tournait en rond, qu’elle n’allait pas plus loin que les limites de ses murs, de son parc. Il avait bien acheté de nouvelles terres, étendu sa propriété, élargi son monde, mais il ne faisait jamais que de se trouver devant d’autres limites. Et puis, il savait que sa fin était écrite, écrite dès sa naissance, et sa fin, c’était la mort.

Pourtant, la Vie, celle qu’on écrit avec un V majuscule, la vraie vie quoi, elle ne peut avoir de fin ! Il se disait bien – et il aimait cette expression – que chaque naissance était un peu de ce mystère : celui de la vie qui sans cesse se renouvelle. Mais sa mort lui était une absurdité.

Cette Vie avec un grand V, cette vie éternelle, il voulait en goûter, elle l’attirait. Non pas pour vivre éternellement dans sa chair dont il savait bien que le temps était compté mais pour participer au-delà de la mort, à cette vie sans fin, ce jour sans soir qui n’est peut-être qu’un éternel présent.

Et il était là, au bord de son existence comme au bout de son grand parc, à regarder plus loin que l’horizon, plus haut que les nuages, au-delà de l’abîme, comme l’autre rive d’un fleuve infranchissable, à regarder cet autre côté de la vie. Mais ses richesses, ses idées étaient sans effet : il ne pouvait passer.

Il avait tout fait pour jeter un pont : élever les mains au ciel, se passer de nourriture, respecter des règles, suivre la Loi, en priant Dieu.

Et Dieu l’a entendu. Dieu a jeté le pont et ce pont, ce chemin, cette Vie, ont un nom : Jésus-Christ et le salut de l’homme est dans cette rencontre personnelle avec Lui.

L’apôtre ne dit rien d’autre dans cet extrait de la lettre aux Ephésiens que nous avons entendu aujourd’hui.

Relisons-le donc à la lumière de notre réflexion.

« Dieu, qui est riche en miséricorde, à cause du grand amour dont il nous a aimés, alors que nous étions morts par suite de nos fautes, nous a fait revivre dans le Christ, par la grâce de qui vous êtes sauvés ! Avec lui, il nous a ressuscités et faits asseoir aux cieux, dans le Christ Jésus. Il a voulu par là démontrer dans les siècles à venir l’extraordinaire richesse de sa grâce, par sa bonté pour nous, dans le Christ Jésus. Car c’est bien par la grâce que vous êtes sauvés, moyennant la foi. Ce salut ne vient pas de vous : il est un don de Dieu ; il ne vient pas des œuvres car nul ne doit pouvoir s’en vanter. Nous sommes en effet son ouvrage, créés dans le Christ Jésus en vue des bonnes œuvres que Dieu a préparées d’avance pour que nous les pratiquions. »

A quoi nous avons répondu, chantant alléluia :

« Celui qui demeure sous la protection du Très-Haut, reposera à l’abri du Dieu du ciel ; il dira au Seigneur : Tu es mon soutien et mon refuge, il est mon Dieu, et je mets en Lui mon espérance. »

Mais cet homme, cet homme que Jésus rencontre en abordant au pays des Gadaréniens, quelle espérance pouvait-il encore avoir ? On aurait presque dit qu’il n’était plus un homme, c’était une épave, un homme perdu. Il était possédé et, lui, vivait tout à fait à côté de la vie. « Dans les tombeaux » dit l’évangile. Une manière de dire que sa vie était dans le domaine de la mort.

Et Jésus le guérit. Cette guérison – d’autant plus spectaculaire qu’elle s’accompagne d’une sorte de suicide collectif d’un troupeau de porcs – a pourtant un sens tout particulier pour nous, oui, pour nous aussi.

Lorsque Jésus guérit un homme, c’est l’homme qu’il guérit, c’est l’être humain. Oh ! Bien sûr, aujourd’hui, on ne parlera plus de possédé, en tout cas de possédé du démon mais, imaginez quelqu’un qui est (on pourrait dire) possédé de la drogue ou de l’alcool. C’est aussi une épave, est-ce encore un homme ?

Et à côté de ceux-là que l’on voit, il y a tous ceux qui sont à ce point « possédés » par les choses de la vie : la richesse, l’argent, la gloire, le pouvoir, le travail même parfois, qu’ils en oublient de vivre, qu’ils en oublient – ou le plus souvent qu’ils en rejettent – tout ce qui est spirituel. Et à ceux qui voudraient leur en parler, ils pourraient dire comme le possédé à Jésus : pourquoi viens-tu me tourmenter ?

Mais Jésus a pitié de l’homme et il le ramène à une vie normale, à la vie. Mais qu’est-ce que la vie normale pour l’homme sinon la vie en Dieu. « Dieu, qui est riche en miséricorde, à cause du grand amour dont il nous a aimés, alors que nous étions morts par suite de nos fautes, nous a fait revivre dans le Christ, par la grâce de qui vous êtes sauvés »  écrit saint Paul.

Jésus ne demande rien à cet homme. Que pouvait-il lui demander, d’ailleurs ? Il le guérit. Et qu’est-ce que Dieu pourrait demander à l’homme ? Rien, et il le sauve. « . Car c’est bien par la grâce que vous êtes sauvés, […]  Ce salut ne vient pas de vous ».

Mais l’homme, les hommes, comment réagissent-ils ? Le possédé qui a retrouvé tout son bon sens demande à suivre Jésus. Mais Jésus le renvoie chez lui, pour qu’il témoigne. Les Gadaréniens, eux, ont peur. Et ils demandent à Jésus de quitter leur ville. Mais la parole de Dieu est semée, la Bonne nouvelle du salut est annoncée.

Et nous. Nous qui avons reçu cette Bonne nouvelle, nous qui disons vivre à la lumière de l’évangile, allons-nous demander à suivre Jésus, sommes-nous prêts à être, chez nous, des témoins de sa parole. Ou bien allons-nous avoir peur ? Peur des autres, peur du monde et allons-nous demander à Jésus de sortir de notre vie ?

Nous pouvons dire oui ou non à Dieu. Mais si nous lui disions oui, nous serons alors ceux-là qui sont « créés dans le Christ Jésus en vue des bonnes œuvres que Dieu a préparées d’avance pour que nous les pratiquions. »



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