Dimanche du Fils prodigue - 2015 - Lc 15, 11-32

Hier soir, au cours des vigiles, nous avons chanté pour la première fois ce chant qui nous accompagnera durant tout le Grand Carême : le psaume 136 : « au bord des fleuves de Babylone », chant de l’exil, chant de l’homme exilé loin de Dieu, « en terre étrangère ». C’est un des premiers enseignements de la parabole que nous venons d’entendre : ce sentiment d’être séparé, cette faim retrouvée de Dieu. L’autre, c’est de voir dans la figure du père, celle de Dieu lui-même qui accueille l’homme repentant.
On peut aussi la lire comme une histoire de famille. Avec ce fils, cupide et ingrat, qui demande à son père sa part d’héritage pour aller mener grande vie – mais une vie que l’on nous dit de débauche – tandis que son frère, lui, reste dans la famille et fait son travail. On imagine les relations difficiles. Quand le fils cadet demande sa part des biens paternels, le père s’exécute. Est-il trop généreux, est-il trop faible ? Il n’essaie pas – en tout cas, on ne nous en dit rien – de l’en dissuader, et surtout, d’essayer de l’empêcher de partir pour dilapider sa fortune.
Le père parle peu à son fils – même quand il revient, il lui coupe la parole – il lui parle peu, mais il lui donne beaucoup. À l’ainé, il parle, il argumente, mais il lui donne peu, « pas même un chevreau pour festoyer avec ses amis ».
Une histoire de famille, avec ses tensions, ses choix calamiteux, ses revirements. Combien de familles sont ainsi déchirées, combien de destins gaspillés … Mais ici, cette histoire est une parabole.
Dans l’évangile de Luc, elle est précédée par deux autres qu’il n’est sans doute pas inutile d’évoquer. C’est celle de l’homme qui a perdu une brebis et qui part à sa recherche. Celle aussi de la femme qui a perdu une drachme et qui balaie toute la maison pour la retrouver. Le père, lui, a perdu un de ses deux fils. La quête, si elle est la même, a des proportions bien différentes. Mais, dans les trois cas, la brebis retrouvée, la drachme récupérée et le fils revenu, tout se termine par des réjouissances. Comme dans le ciel « pour un seul pécheur qui se repent ».
Car, bien sûr, cette parabole est avant tout une leçon spirituelle. Elle est même comme une évocation, en raccourci, de toute l’histoire du peuple élu. En raccourci, mais surtout avec des modifications fondamentales.
Le fils a perdu le bien-être de la maison du père, comme Adam a perdu le paradis. Le premier l’a quittée volontairement, le second en a été chassé. Le père a partagé ses richesses, Dieu a laissé à Adam la responsabilité de les prendre. L’homme reste donc bien libre de ses choix mais il doit en assumer les conséquences.
Adam gagne « son pain à la sueur de son front », comme le fils qui devra garder des troupeaux de porcs qui sont, finalement, mieux nourris que lui-même. Parce que, si la nourriture terrestre suffit aux animaux, elle ne rassasie pas l’homme qui se nourrit « non seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ».
C’est d’ailleurs la faim qui pousse le fils prodigue à la conversion, à cette volte-face, cette prise de conscience. La faim, cette expérience que nous-mêmes nous allons vivre, dont nous allons faire l’expérience, durant notre carême. La faim de pain, mais surtout la faim de Dieu. Avec, nous aussi, ce sentiment de n’être pas dignes, mais cette espérance qui nous pousse – comme le fils prodigue – à prendre le chemin du retour.
Un retour marqué par la joie, des retrouvailles célébrées par un grand repas (et on sait toute l’importance de ces repas dans les paroles de Jésus : du festin des noces à la Cène, à l’eucharistie, au repas messianique), un grand repas et comme une nouvelle alliance (cet anneau que le père fait passer au doigt du fils).
Une nouvelle alliance. Retour du fils prodigue vers le père de la parabole, retour de ce fils prodigue qu’est l’homme, vers Dieu. Mais le retour du fils ne sera rendu possible que par le Fils. Le Fils de l’homme. Jésus-Christ lui-même, par son incarnation et sa résurrection. « Mon fils était mort et le voilà revenu à la vie ».
Mais il y a aussi le fils aîné. Il a pensé que servir son père (comme pour l’homme, servir Dieu) est un devoir plutôt qu’un privilège. Il a pensé (comme l’homme dans certaines pratiques religieuses) qu’on pouvait gagner l’amour (l’amour du père, l’amour du Père, l’amour de Dieu) par le travail et le dévouement. Alors que l’amour est un don gratuit et que notre démarche, à nous, doit être d’ouvrir notre cœur, de préparer notre âme, à le recevoir.
Le fils aîné, c’est ce peuple élu qui a refusé la nouvelle alliance, mais ce sont aussi ceux qui pensent avoir été des serviteurs fidèles, de bons croyants, et ainsi avoir droit aux richesses du Père. Sans même avoir à les demander. Ça leur revient, c’est un dû.
Le père est allé vers lui, mais il l’a repoussé. Son cœur s’est refermé. Il n’ira pas au banquet.
Si nous nous identifions plus volontiers au fils cadet, prenons garde que, inconsciemment comme diraient les psychologues, dans le fond de notre âme, nous ne soyons comme le fils aîné, nous privant nous-mêmes de la miséricorde de Dieu.



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