Samedi de Lazare – 2015

« Seigneur, au-delà du Jourdain, tu annonces que la maladie de Lazare ne conduit pas à la mort, mais qu’elle doit servir à ta gloire ». Curieuses paroles que celles de Jésus évoquées dans ce stichère du lucernaire du lundi de cette semaine qui s’achève. Pourtant, Jésus sait très bien que son ami va passer de vie à trépas, que sa maladie va le mener au tombeau. Mais il tarde. C’est que ce miracle sera le dernier. Il doit donc être déterminant.
« Avant ta Passion Tu T'es fait le garant de notre commune résurrection, en ressuscitant Lazare d'entre les morts, ô Christ Dieu » chante le tropaire de la fête, nous donnant ainsi l’explication même de l’attitude du Christ : il fallait donc que l’on voit que Lazare était … bien mort (« il sent déjà »).
« L'enfant n'est pas morte, mais elle dort » avait dit Jésus en parlant de la fille du chef de la synagogue, comme il avait dit aussi à ses disciples : « Lazare, notre ami, dort; mais je vais le réveiller ». Le Christ montre ainsi l’objet même de son incarnation : la victoire définitive sur la mort – non pas la fin physique de notre corps puisque Lazare, lui-même, connaîtra le fin de sa vie terrestre – la victoire définitive sur la mort par le don de l’éternelle vie : celle qui nous fait aujourd’hui parler de « dormition » plutôt que de décès tandis que Jésus va démontrer qu’il est la vie en ressuscitant son ami avant sa propre résurrection.
Lazare serait donc mort pour qu’éclate la gloire de Dieu, comme l’aveugle de naissance aurait été handicapé « afin que les œuvres de Dieu soient révélées en lui » avait répondu Jésus à ses disciples qui lui demandaient : «Maître, qui a péché, cet homme ou ses parents, pour qu'il soit né aveugle?»
Est-ce à dire que nous-mêmes, nous pourrions être malades … pour la gloire de Dieu ? Difficile à admettre ! On penserait plus facilement, comme les disciples, que la maladie, voire la mort, est un châtiment pour nos fautes, comme une justice immanente qui ferait payer cash ce que nous appelons nos péchés. Difficile alors de concilier l’image d’un Dieu de justice (Jésus explique quand même que nous serons jugés sur nos actes) et d’un Dieu de miséricorde !
Nous serons jugés. Sur quoi ? Notre capacité à pardonner, ce que nous aurons fait « au plus petit des siens ».
Mais la justice de Dieu n’a rien à voir avec la justice des hommes et c’est à l’aune de son amour que nos actes seront mesurés. Autant dire que nous sommes bien peu de chose. Mais que nous puissions mesurer notre faute nous permet de mesurer aussi la grandeur du pardon. « Ses nombreux péchés ont été pardonnés: car elle a beaucoup aimé » dit Jésus à Simon le pharisien en parlant de la femme qui lui avait lavé les pieds de ses larmes.
Les larmes de Jésus sur son ami Lazare sont la preuve de son amour pour son ami, mais celui que nous disons благъ и человеколюбецъ – bon et ami de l’homme – pleurait aussi sur cet homme mortel, soumis au péché, esclave du péché, comme écrira saint Paul. Ces larmes sont le signe de sa pitié, de sa miséricorde mais cette miséricorde de Dieu ne peut s’exprimer qu’à l’homme qui s’est tourné vers Lui, qui se confie à Lui, qui a foi en ce qu’il a pu lui donner en envoyant son fils : la résurrection du Christ qui, comme nous allons le chanter bientôt « par sa mort a vaincu la mort, à ceux qui sont dans les tombeaux, il a donné la vie ».
« Celui qui n’a point connu le péché, il [Dieu] l’a fait devenir péché afin que nous devenions en Lui justice de Dieu » écrit saint Paul aux Corinthiens. Oui, la justice est liée au jugement, mais elle est aussi liée au pardon et peut être une expression de la miséricorde.
Le Christ s’est fait comme nous pour que nous devenions comme Lui, non pas, bien sûr, dans sa nature divine, mais dans la filiation avec Dieu.
Cette fête de la résurrection de Lazare est le prélude à une semaine à nulle autre pareille : nous allons nous réjouir, portant des palmes, criant Hosanna et accueillant Jésus entrant dans Jérusalem, et puis, nous allons revivre, dans ses pas, ces moments de souffrance et de douleur ; des moments qui sont sans doute un mémorial de la passion du Christ mais qui nous renvoient aussi à nous-mêmes car Jésus prend sur Lui nos propres souffrances comme il prendrait nos propres maladies. Comme Simon de Cyrène aidera Jésus à porter sa croix, nous aussi nous devons prendre notre part, « prendre notre croix pour suivre le Christ ». Jésus prendra aussi nos doutes « Seigneur, Seigneur pourquoi m’as-tu abandonné ? » et puis notre propre mort, mais c’est pour nous ressusciter avec Lui, comme il a ressuscité Lazare son ami.
Mais c’est aussi – d’abord, peut-être ? – en nous que tout cela doit se réaliser. Comme le Christ peut vivre en nous, c’est en nous qu’il incarne sa parole, c’est en nous qu’il peut mettre de son amour, de sa miséricorde, autant de choses qu’il peut réaliser en nous – alors que de nous-mêmes nous en serions bien incapables – des choses qui s’opèrent ainsi comme autant de miracles.



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