24e dimanche après Pentecôte - 2015 - Lc 8, 41-56

Au monastère de Bussy-en-Othe

Voici donc deux femmes. Deux femmes bien différentes dont la destinée se retrouve confondue dans un même récit évangélique. Deux femmes qui n’ont rien de commun si ce n’est que Jésus va les guérir.

Il y a d’abord la fille de Jaïre, le chef de la synagogue. C’est sa fille unique et elle est mourante. Si Jésus va lui imposer les mains, elle s’en sortira ! Pour elle, le temps presse. Mais la foule qui entoure Jésus le retarde. Et voici qu’une autre femme cherche à s’approcher de Jésus, en cachette, par derrière, pour être elle-même guérie rien qu’en le touchant, en touchant simplement son vêtement.

Quel contraste entre ces deux femmes ! Celle-ci est atteinte d’une perte de sang. Pour les Juifs de l’époque, elle est impure. Du fait de sa maladie, elle est exclue de la société. Il lui est interdit d’apparaître en public, donc de se mêler à la foule de peur de toucher quelqu’un, quelqu’un qui serait alors impur à son tour ! Pour femme malade donc, toucher Jésus, dans son état, et par surprise, était tout à fait inacceptable. A l’opposé de cette femme hémorroïsse, rejetée, exclue de la société, il y a la fille de Jaïre. Elle fait partie de bonnes et grandes familles, de l’élite, d’une famille qui est sans doute tout à fait convenable, pieuse et bien pensante, au sommet de la société civile et religieuse

Si, il y a un autre élément qui lie ces deux femmes : le chiffre douze. La fille de Jaïre a douze ans comme les douze ans de souffrance de la femme malade. Pendant douze ans, la première a vécu dans l’insouciance d’une enfance que l’on imagine sans problème, tandis que l’hémorroïsse, la femme malade, souffrait et dépensait toutes ses économies sans pouvoir guérir.

Aujourd’hui, les voici au même point, vivant un même moment intense : celui d’une même attente, d’une détresse et dans la même urgence d’un besoin de guérison, d’un besoin de salut. Opposition de deux mondes, celui des nantis et celui des défavorisées, qui vivent sans se connaître et sans se rencontrer, même s’ils sont dans une même ville. Mais un jour, parce que Jésus passe, ces deux mondes ont besoin de lui, ils courent vers lui, ils le pressent.

 
Mais la rencontre avec Jésus ne tient pas compte du temps qui passe, elle se situe en-dehors des règles, des modes et des mondes, comme elle se moque des situations sociales et religieuses. Jésus parle de foi, c’est-à-dire de confiance. Ce qui est important, ce qui va compter dans l’attitude de Jésus, ce n’est certainement pas la haute situation du chef de la synagogue, ce ne sont pas non plus les gestes déplacés de la femme malade parce qu’ils sont posés dans la foi, mais c’est, justement cette confiance dans la possibilité d’être guéri par Jésus,  d’être sauvé par sa rencontre.

Sur ce plan de la foi, Jésus rencontre tout le monde. Il prend le temps qu’il faut pour que chacun bénéficie de sa présence. Le flux de sang, flux de mort, est arrêté par la puissance de Dieu, du flux de vie qui sort de Jésus. La fille de Jaïre est morte, mais sur le plan de la foi, il n’est jamais trop tard.

Une autre chose frappe encore dans ce récit. C’est l’attitude de chacun des protagonistes. Celle de Jésus d’abord, qui, finalement, intervient peu. On dirait presque qu’il se laisse aller à ce que les malades ou leur famille lui demandent. Ce n’est pas lui qui prend l’initiative. Il est touché, au sens physique et au sens émotionnel, par cette femme impure qui est déjà guérie alors qu’il n’a encore rien fait, ni rien dit. Il est presque poussé par la foule et conduit par Jaïre en personne jusqu’à sa maison. Mais là, il donne courage en disant : « Ne crains pas, crois seulement  et elle sera sauvée » comme il avait dit à la femme : « Ma fille, ta foi t’a sauvée ; tu peux aller en paix ». Jésus intervient peu, mais ce sont finalement sa présence et ses quelques paroles qui changent tout et qui sauvent les deux femmes.

Deux femmes, ou leur famille, dont l’attitude est, elle, tout à fait différente. Jaïre ose venir vers Jésus. Il se jette à ses pieds. Il ose, oui, il ose lui demander de se déplacer, de venir chez lui.
Ne seraient-ils pas entre gens convenables ? Tout au contraire, la femme malade, rejetée, ne se sent pas le droit d’aborder Jésus, de lui demander quelque chose. Mais elle aussi, elle ose. Elle a l’audace de braver les conventions et les interdits.

Ce pourrait être la même chose aujourd’hui. Les personnes convenables qui vont régulièrement à l’église, qui sont – comme on dit – de bons chrétiens, qui pratiquent consciencieusement la religion mais qui auraient peut-être un peu tendance à s’approprier le Seigneur. Et les autres, les parias, les simples, ceux qui ne comprennent pas nécessairement tout ce qui se dit à l’église, et qui veulent quand même profiter de Jésus mais qui, eux, n’osent pas prendre du temps au Seigneur, encore moins se le garder pour eux.

Oui, c’est bien encore la même chose aujourd’hui, comme ce l’a été durant ces deux mille ans de l’histoire des hommes. Pour le dire en des termes très familiers, Jésus, il a été – il est – mis à toutes les sauces ! Il a été utilisé, officiellement parfois, violemment souvent, par des gens qui voulaient se servir de lui, qui disaient agir en son nom et qui voulaient seulement arriver à leurs fins. On a voulu se l’approprier et l’avoir pour soi. Gott mit uns ! God bless America !

Mais malgré tout, il est là. C нами Бог. Il reste là pour tous, parce qu’il donne à ceux qui le cherchent sa présence et sa parole de salut. Il ne s’impose pas. Parfois, il frappe discrètement à la porte, parfois même – et c’est heureux pour nous – il insiste un peu mais il reste discret et, si on lui ouvre, il entre dans notre vie. Et puis aussi, il peut répondre à une demande pressante, il se laisse toucher et il nous touche, il nous guérit spirituellement, il ouvre nos cœurs, il entre dans  notre histoire.

Et nous, nous sommes appelés à aller vers lui, comme nous osons nous approcher du calice et répondre à cette invitation qui précède la communion : avec crainte de Dieu, foi et amour, approchez !



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