Funérailles Maya

Ce n’est pas une page qui se tourne, c’est un livre qui se referme pour notre communauté paroissiale où Maya Alexandrovna tenait une place engagée et active. Elle disait : « c’est mon église » et même si quelque fois on trouvait que cet adjectif était un peu trop possessif, force est de dire qu’elle y jouait un rôle majeur.
Je ne vais pas revenir sur sa vie, sa famille … c’est peut-être un peu facile, mais je vous renvoie au numéro de notre bulletin paroissial Nadejda dans lequel un article lui était consacré. Nadejda, cela veut dire : espérance. Et aujourd’hui, devant ce cercueil, c’est bien le sentiment qui doit nous animer. Espérance en la vie éternelle qui nous est donnée en Jésus-Christ, espérance aussi que tout ce que Maya a pu semer tout au long de ces années, porte des fruits par la grâce de Dieu.
Et la semence a été jetée bien plus loin que ce bout de terre orthodoxe qu’est notre église de la rue du Laveu. Durant plusieurs années, elle a témoigné de l’orthodoxie dans des cercles ou des paroisses catholiques.  Elle était d’ailleurs bien la seule à agir de la sorte. Je me souviens, lorsque je suis devenu le recteur de cette paroisse qu’on me disait : « ah ! Vous êtes au Laveu ! Vous connaissez Maya Dourassoff alors ». Pendant des années, à Liège, l’orthodoxie avait un visage : le sien. Et, aux premiers temps de mon activité pastorale, c’est elle qui m’a permis de rencontrer des familles russes, c’est elle aussi qui me servait d’interprète.
Evoquer ces souvenirs communs, c’est aussi une manière de lui rendre hommage. Ainsi, ces visites au centre fermé de Vottem où nous avions notre badge qui nous permettait d’entrer dans les ailes du bâtiment où étaient enfermés (sans jugement) des gens dont le seul crime était de ne pas avoir des papiers en règle.
Là, il y a eu cet homme, abattu, déprimé qui a repris espoir après notre visite, notre prière. Il l’a exprimé dans un poème (tiens, Maya m’avait promis il y a peu de me le retrouver) et qui a demandé le baptême. Maya a été la marraine, un codétenu le parrain. Quelle image – à jamais gravée dans ma mémoire – de cet office de liberté des enfants de Dieu dans une petite cellule, derrière une fenêtre aux barreaux gros comme le bras ! Peu de temps après, le parrain était libéré et téléphonait à Maya. Nous avons pu lui trouver un asile provisoire (il ne comptait pas rester à Liège) et il est venu à la liturgie dans notre église.
Question asile, combien de familles n’ont pas été prises en charge par Maya, puis notre communauté paroissiale, lors de leur arrivée en Belgique au début des années 2000.
Et puis – toujours à Vottem – il y eut cette jeune femme, enceinte, qui – après la rencontre et le temps de prière que nous faisions à chaque visite – nous avait dit qu’elle viendrait faire baptiser son enfant dans notre église. Et qui est venue, quelques mois après, tout spécialement de la région d’Anvers.
Avant cela, il y avait eu Lodeynoe Pole. Une proposition d’aide matérielle qui se transforme en participation à la construction d’une église. Un projet que l’on peut qualifier d’œcuménique puisqu’il reposait sur une sorte de jumelage avec une paroisse catholique (celle de Saint-Barthélemy et son curé – charismatique à sa manière – Achille Fortemps) et sur l’apport essentiel de l’atelier d’iconographie Saint Séraphin de Sarov, fondé par Annette Gottschalk, atelier qui réalisa plus d’une vingtaine d’icônes pour la nouvelle église, atelier qui, quelques années plus tard, venait s’implanter dans notre salle paroissiale concrétisant ainsi entre catholiques et orthodoxes, une sorte de lien, une forme de prière, autour de l’icône.
Mais tout a une fin. Et celle de Maya mérite d’être racontée. Ce matin-là, Alexandra, sa fille, me téléphone : « ma mère est à la Citadelle, les médecins lui donnent encore une demi-heure, pouvez-vous venir, elle voudrait les derniers sacrements ». J’arrive. Vite. À temps. On lui enlève le masque à oxygène. Je commence les prières de l’onction. Je les raccourcis car je vois sur le visage des signes qui m’inquiètent. Idem pour la communion. Des voyants, sur l’écran de contrôle, commencent à clignoter. L’infirmière entre en urgence dans la chambre. Je lui dis : deux secondes. Je termine. On lui remet le masque. Tout se calme. Dix minutes après, elle nous parle, normalement. Mais c’est pour nous dire, en quelque sorte, ses dernières volontés. Avec la famille, nous prenons les dispositions pour les funérailles. Le soir-même, les reins se débloquent et Maya vivra encore plusieurs jours.
Le mot qui revient alors chez tous ceux qui ont vécu ces moments est celui de miracle. Bien sûr, on sait que ce n’est pas une guérison « comme à Lourdes », mais ces jours ont permis à Maya de dire adieu à ceux qu’elle aimait, à tous ceux qui lui ont rendu visite, à la famille, aux amis, aux frères et sœurs en Christ. Ces jours ont permis à ses enfants de se préparer à l’issue que l’on savait fatale. Ces jours ont aussi – et ce n’est pas le moindre des effets du « miracle » - mobilisé notre communauté paroissiale.
J’ai utilisé ce mot dès le début de cette évocation. La communauté paroissiale. On est allé la voir, on a pris de ses nouvelles et – surtout – on a beaucoup prié. Puis, on est venu pour la lecture du psautier, on s’est proposé pour l’organisation du jour des funérailles. La communauté paroissiale. Communauté fraternelle. C’est peut-être – sans en avoir vraiment conscience – une sorte d’objectif que nous partagions et qui fait que notre paroisse est ce qu’elle est aujourd’hui.
Une croyance veut que, si quelqu’un vient à mourir le jour d’une grande fête, son âme va directement au paradis. Dieu seul le sait. Nous, nous continuerons de prier pour le repos de son âme « dans le séjour de la lumière, de la fraîcheur et de la paix, en un lieu d'où sont absents la peine, la tristesse et les gémissements » tandis qu’elle, là où elle est, portera dans sa prière cette église orthodoxe, notre paroisse, notre communauté, et puis, surtout, n’oubliez pas les coupoles !



Site web réalisé par Arnaud Simonis